Photo Olivier Marchesi

Anna Vorontsova 25 ans

Par MARIA SEDUSHKINA
« Je n’ai pas vu maman depuis sept ans. Et c’est très bien comme ça. » Anna Vorontsova

Je m’appelle Anya, j’ai 25 ans.
Je n’aime pas ma famille. C’est la famille de mon beau-père. Je voudrais reprendre Vorontsova comme nom de famille. J’ai déjà essayé de m’enregistrer sous ce nom, et j’ai participé à un concours à l’école sous ce nom, mais je n’ai pas reçu de prix.

Un jour j'ai fait une crise d’épilepsie. Pendant que j’étais dans la salle de soin de l’hôpital, on m’a tout volé ! C'est un homme qui m’a aidé, au moment de la crise. Il m’a sortie du bus au moment où j’ai commencé à me sentir mal. C'était vraiment quelqu’un de consciencieux. Il m’a accompagné jusqu’aux urgences. Il a même dit à l’hôpital qu’il était mon petit ami. Mais on a pris toutes mes affaires. Tout ! y compris mes habits, mon téléphone, les clés de l’endroit où j’habitais. Je suis restée en chaussons et en pull.

Avant de me retrouver à l’hôpital, j’habitais dans l'ouest de Moscou, rue Maria-Raskova. Je louais une chambre. J’avais fait connaissance avec un grand-père dans le métro, par hasard. Et il m’avait proposé de me louer une pièce de son appartement. En fait, on ne peut même pas dire que je lui louais. Il me nourrissait, il me traitait comme sa petite fille. Je lui donnais 1 300 roubles pour couvrir les charges de l'appartement, mais il se débrouillait pour les rendre en me disant qu’il m’en faisait cadeau. Il était tout simplement solitaire. Il a un fils mais qui ne fait rien de sa vie. Alors que lui, est très doué, il est menuisier, il a des mains en or !

Avant cela, je louais aussi une chambre dans un appartement, mais l'homme qui en était propriétaire voulait que je l’épouse. J’ai refusé, je lui ai dit : « Non, je finirais par t’assassiner ! » Parce que vraiment, souvent, je ne pouvais pas le supporter. […]

« Ouais toi, la nouille, tu ne sais rien faire, débile, on aurait dû te coller à l’orphelinat. »

Je ne vis plus à la maison depuis que j’ai 16 ans. J’avais de mauvaises relations avec mon beau-père. Il essayait constamment de me rabaisser. « Ouais toi, la nouille, tu ne sais rien faire, débile, on aurait dû te coller à l’orphelinat. » Quand j’avais 12 ans déjà, j’ai essayé de partir chez ma grand-mère.

J’aimais beaucoup utiliser l’ordinateur. Une fois, je n’avais pas préparé à temps le dîner pour mon beau-père, ion m'a interdit d'y toucher. Au final, ils m’ont juste laissé les cours d’anglais. Mais j’ai vite arrêté d’aller en cours et je me baladais partout où je voulais. Cette entourloupe a provoqué un scandale.

A 16 ans, je suis partie pour Moscou et plus tard dans la région de Toulskaïa. J’ai vécu là-bas environ deux mois. J’ai commencé à travailler chez Mac Donalds, et en même temps, j’ai terminé le collège en tant qu’externe. Après quoi, je me suis inscrite seule à l’institut. A l’université pédagogique Choloxova.

Je n’ai pas vu maman depuis sept ans. Et c’est très bien comme ça. J’ai un demi-frère, mais je ne l’ai jamais considéré comme mon frère. Un jour il m’a dit : « je ne vous connais pas, Anna Olegovna ». Je lui ai répondu : « très bien, Sergueï Batkovitch, je ne vous connais pas non plus ! » […] Il n’est vraiment pas malin. Dans notre famille, c’est seulement par les femmes que se transmettent quelques talents. Toutes les femmes de la famille ont fait des études.

Mon petit-ami est actuellement dans le Donbass. C’est ma faute s’il est parti là-bas. Mon téléphone a disparu à l’hôpital et du coup on n’a plus été en contact… Il ne m’écrivait que de temps en temps car les types de Porochenko les arrosent régulièrement de bombes. […]

Quand je suis sortie de l’hôpital, j’ai essayé de retrouver mon petit grand-père, mais il n’était pas à Moscou, donc je suis allée à sa datcha, et là non plus je ne l’ai pas trouvé. Lui non plus il n’allait pas très bien dans les derniers temps, peut être que sa famille l’a emmené. Pendant je le cherchais, j’ai commencé à complètement paniquer, j’ai commencé à avoir des crises nerveuses… Alors je suis allée dans une église où j’allais autrefois, rue de la Radio, et là un travailleur social a appelé quelqu’un à Lioublino et ils m’ont envoyé ici. […]

« La vengeance est un plat qui se mange froid. »

Plusieurs astrologues m’ont déjà dit que j’étais née sous un signe de feu. Si on s’est moqué de moi, je pourrais me venger, même plusieurs années après. La vengeance est un plat qui se mange froid. Ma première vengeance, ça a été contre mon beau-père. J’ai mis le feu sur lui alors qu’il était saoul et endormi. Après il m’a dit : « c’est toi qui a fait ça ? » J'ai répondu : «  Non ! Ça doit être un poltergeist. » A l'époque, il y avait une émission de télévision assez populaire sur des phénomènes paranormaux. Et donc ils ont conclu que c’était bien un poltergeist ! J’ai recommencé jusqu’à ce qu’il me frappe, à coups de pied.

Après j’ai essayé de me venger de mon premier mari. J’ai essayé de l’empoisonner avec un gel à base de cafards.

Aujourd’hui, j’ai un enfant, une fille, Nika. Pour l’instant, elle se trouve dans une pension pour enfants. Elle a trois ans, enfin quatre ans maintenant. Le papa de Nika est polonais, et maintenant d’ailleurs il est chez lui dans sa Pologne. Nika a mon caractère, et elle est même encore plus explosive ; ça fait déjà deux ou trois mois que je ne l’ai pas vue. Il y a un an et demi environ, je l’ai confié à cette pension. Ça fonctionne ainsi : des mères seules, qui sont dans une situation compliquée et ne peuvent pas prendre soin de leur enfant peuvent le confier temporairement à cette pension. J’ai passé tout l’été à l’hôpital. En réanimation, en cardiologie… En tout, plus de deux mois. Il y avait à chaque fois un problème différent. Je me disais : « qu’est ce que ça peut être encore ! » D’abord les reins, et puis le coeur…

[…]

Vivre complètement dans la rue, c’est quand même très dur. Et la dernière fois, je ne me sentais ni la force ni l’envie de surmonter ça.

J’ai une maman d’adoption. C’est un homme sans-abri qui nous a présentées. On s’est rencontré dans une gare. Je me disais : « où est-ce que je vais encore me retrouver » et l'homme m’a dit « allez, je te conduis chez un couple de religieux (orthodoxes). La femme, elle, elle est comme ma maman. Elle s’occupe de moi, elle me nourrit. Et c’est comme ça qu’ils m’ont recueilli tous les deux, presque comme leur fille. Ils vivent dans la région de Toulskaïa. Ce ne sont pas des gens riches, ce qui ne les empêchait pas, parfois, de m'offrir des cadeaux coûteux. Il m’ont même offert un petit chien ! […]

Aujourd’hui j’aimerais bien gagner ma vie convenablement. Dans le passé, je n’ai pas toujours eu un gagne-pain honnête, disons-le ainsi. La banque m’a poursuivi. Je vais avoir des problèmes avec les impôts, car depuis 2012, je n’ai rempli aucune déclaration, je vais faire l'objet d'une saisie. […]

Mon souvenir le plus horrible, c’est l’enfance. Quand j’avais huit ans, mon beau-père est rentré à la maison, il a mis le feu aux livres et il dit : « Je vous emmerde tous, je vais tous vous faire cramer ! » Il nous a couru après avec un couteau, et avec mon frère et ma mère, on s’est caché toute le nuit chez les voisins. […]

Je ne crois pas en l’amour. J’ai de l’affection pour les gens. Au début, c’est du respect, et après de l’affection.

Comme tous les gens très orgueilleux, je reconnais rarement mes problèmes devant quelqu’un ; donc le fait que je me retrouve ici, pour chercher de l’aide, c’est déjà un progrès pour moi. Même avec mon confesseur, je me suis disputée à cause de mon orgueil. […]

J’estime que tout ce qui arrive dans la vie, c’est toujours mérité.

Si je n’avais pas fait de la peine à d’autres personnes, certaines choses se seraient passées différemment. Parce qu’il y a eu des histoires pas très jolies dans ma vie. Et je n’ai pas toujours dépensé honorablement mon argent comme Robin des Bois, je l’ai laissé filé pour des bêtises.

Je ferais différemment aujourd’hui... J’aurais mieux fait d’aider ma maman adoptive, j’aurais pu avec cet argent acheter une petite maison à Toulskaïa pour nous tous. Mais, en principe, je pense qu’on peut sortir de la pire des situations. C’est aussi une sorte d’apprentissage.


Photo Olivier Marchesi