1917 : pour qui roulaient vraiment les ouvriers?

Par ALEXEÏ MICHINE

Les relations entretenues par les ouvriers de l'Empire russe avec la révolution et les bolchéviques ne sont pas toujours celles que l'on imagine. Pour en rendre compte, l'historien Alexeï Michine se penche sur les conditions de vie du prolétariat avant 1917.

Au regard de l'attention qui leur a été accordée durant la période soviétique, les thèmes de la révolution de 1917 et du prolétariat semblent être un sujet rebattu. Instauré après la révolution d’Octobre, le pouvoir soviétique est officiellement détenu par les ouvriers et les paysans. Le prolétariat est alors la classe montante et privilégiée. Et plus tard, sous l'URSS, cela va toujours de soi : les ouvriers sont à la manœuvre.


Ouvriers avant la révolution. Illustration extraite du magazine Pionnier, 1955.

La situation n'est pas si simple qu'il y paraît. Si après 1917, le prolétariat devient la principale force motrice de la révolution et constitue une part écrasante parmi les partisans de changements radicaux, les opinions divergent au sein du même groupe et le soutien que les ouvriers apportent à la révolution prennent des formes tout à fait variées. Prenons pour exemples Petrograd (l'actuelle Saint-Pétersbourg, ndlr), la ville qui concentre alors le plus d'ouvriers, lesquels sont par ailleurs les plus actifs sur le plan politique, mais aussi, la région de la Volga, dans laquelle les ouvriers sont à l'époque dispersés entre de nombreuses usines et ne s'intéresseront à la politique que relativement tard.

La naissance de la classe ouvrière
En Russie, la classe ouvrière, au sens contemporain du terme, a commencé à se constituer relativement tard, durant la seconde moitié du XIXème siècle, c'est-à-dire après l’abolition du droit de servage. C’est notamment après cette réforme que les populations rurales, qui peuvent alors se déplacer librement, migrent vers la ville pour gagner leur vie. Cet exode a notamment été favorisé par la quantité faible, voire nulle, de terres détenues par les paysans (après la réforme, les terrains sont réduits partout), par l’infertilité des sols et par le surpeuplement. Par conséquent, une concentration de ces migrants apparaît dans les grandes villes et les régions industrielles, ce qui permettra au secteur industriel de s’étendre et de gagner en efficacité.

À la fin du XIXème siècle, le prolétariat est devenu une classe à part entière en Russie, mais nombre de ses caractéristiques le différencient toutefois de la classe ouvrière allemande ou britannique. Compte tenu de son apparition tardive mais aussi des particularités géographiques et économiques du pays, le prolétariat russe constitue une couche sociale intermédiaire et réduite, concentrée dans les grandes villes et les régions industrielles. Les ouvriers sont présents en grand nombre à Moscou et Petrograd ainsi que dans le Donbass et l’Oural. La vie quotidienne et le labeur que partagent ce prolétariat permettront de lui conférer une présence future dans la vie publique et un rôle particulier dans l’histoire du pays. La concentration de la classe ouvrière dans les grands complexes industriels est alors telle que, lorsque la révolution éclate, Petrograd compte à elle seule quatorze usines géantes, quand l’Allemagne tout entière n’en compte que douze.


Ouvriers au début du XXème siècle

La classe ouvrière constitue en fait un groupe extrêmement hétérogène et disparate. Il est tout à fait faux de se les représenter comme des individus venus de la campagne et qui ont coupé tout lien avec elle. La majorité des ouvriers introduisirent non seulement des caractéristiques de la vie paysanne dans la ville, mais ils retournèrent aussi constamment dans leur région natale. Nombre d’entre eux envisagent d'ailleurs leur quotidien à l’usine comme une situation temporaire, la campagne restant le cadre principal de la vie qu'ils projettent. Leur apparence physique à elle seule permet de comprendre qu'ils restent une population rurale.

Selon les témoignages de l’époque, les ouvriers sont rarement aperçus dans le centre-ville, à l’exception bien sûr de ceux qui travaillent dans des usines situées au cœur de la ville, comme par exemple l’usine automobile Iakovlev, située sur la perspective Nevski à Petrograd. Il est alors assez facile de reconnaître un ouvrier dans la foule – ses vêtements sortent en général radicalement du lot :

« Les hommes portaient souvent une chemise boutonnée sur le côté (noire ou colorée, parfois parée de broderies) et resserrée avec un cordon de couleur, un veston, un pantalon rentré dans des bottes russes et une casquette sur la tête. Les ouvrières, elles, portaient une simple robe d’indienne avec de longues jupes, un fichu sur la tête et des bottines simples sans boucles. C’était la toilette du dimanche des ouvriers. »

À l'époque, les propriétaires des usines autorisent et même encouragent les ouvriers à s'aménager des parcelles et à installer du bétail non loin de leur lieu de travail afin de pallier leur mécontentement et les empêcher de partir. L’exemple le plus célèbre est sans doute celui de l’aciérie Oboukhov à Petrograd, où les ouvriers sont surnommés par leurs collègues des autres quartiers « les vachers ». La direction des usines favorise par tous les moyens la construction de logements et l’élevage de bétail afin de rendre les ouvriers plus attachés à leur nouveau lieu de vie. Dans un même temps, à Petrograd, la communauté ouvrière compte moins de paysans émigrés que dans d’autres régions du pays.


Tableau de Nikolaï Kassatkine, Famille ouvrière

Il est important de noter que le milieu ouvrier reste très stratifié : il n’existe aucune « grande famille prolétarienne » unie. À ce titre, la spécialisation et la branche industrielle d’un ouvrier jouent un rôle décisif. Plusieurs facteurs définissent très clairement les différents groupes d’ouvriers et influent sur leurs opinions politiques et leur quotidien. Les intérêts des ouvriers des grands complexes industriels ont peu de choses à voir avec ceux des employés des petites entreprises ou des artisans privés. Les prolétaires des entreprises d’État ne voient pas la situation du pays de la même façon que leurs collègues qui travaillent dans des usines privées.

Le choix d’une spécialisation ou d’une autre peuvent déjà nous renseigner sur l’ouvrier en question et la poursuite de cette activité professionnelle dans la branche concernée façonne définitivement son comportement et sa façon de penser.

En prenant l’exemple des ouvriers de Petrograd, on peut comprendre les différences qui existaient entre les groupes d’ouvriers.


Une cour dans le quartier de Vyborg, 1900.

À l’approche de la première révolution russe, il existe clairement à Saint-Pétersbourg plusieurs groupes d’ouvriers radicalement différents les uns des autres. La spécialisation et la taille de l’usine ne sont pas les seuls facteurs à influer sur la mentalité et les préférences des ouvriers ; la localisation de l’usine et sa proximité avec d’autres quartiers ouvriers jouent aussi.

Les métallurgistes, des révolutionnaires de premier ordre
Le quartier le plus révolutionnaire et le plus « progressiste » est sans aucun doute celui de Vyborg, où se situent alors de grandes usines métallurgiques. Les métallurgistes sont considérés comme les ouvriers les plus révolutionnaires de la ville. La grande quantité de travailleurs dans ce secteur et la distance qui les sépare de leurs supérieurs hiérarchiques directs constituent autant de facteurs favorables à la propagation des idées antimonarchiques dans leurs rangs. Le fait que ces usines soient pour la plupart privées joue également un rôle important : leur mauvaise relation avec les autorités ajoute à l’aversion envers le pouvoir en place.

Dans leur milieu, on observe une très grande solidarité ainsi qu’un niveau d’instruction relativement élevé. De nombreux auteurs ont une haute estime de leur situation et de leurs perspectives au sein de la classe ouvrière. En 1911, voici ce que disait d’eux un auteur libéral :

« Les ouvriers de la branche mécanique sont toujours en tête du mouvement. Ce sont les aristocrates de la classe ouvrière, les progressistes. Les fondeurs, les mécanos et les machinistes : ce sont des personnes cultivées, avec beaucoup de personnalité et un salaire assez élevé… En tout cas, ce groupe d’ouvriers réussit encore à ne pas vivre dans la misère, à la sueur de leur front, évidemment. Ils ont assez pour louer un appartement bon marché pour loger leur famille. La femme s’occupe généralement de la maison. Ils ont un foyer, ce qui n’est généralement pas le cas de nombreux groupes d’ouvriers. »

Les différences entre les petites entreprises et les entreprises d’État compliquent la propagation des idées d'opposition : dans les usines de petite taille, les patrons se soucient davantage de leurs ouvriers, ils leur octroient des primes, des jours de congés et des cadeaux pour les grandes occasions. Ils leur fournissent même des parcelles pour construire ou pour nourrir leur bétail.


Ouvriers de l’usine Poutilovski (actuelle Kirov), 1913

Dans les entreprises d’État, les sentiments de loyauté et de patriotisme sont plus développés : peu d’employés manifestent de la sympathie pour les idées des bolchéviques et notamment celles concernant la défaite militaire. Dans ce genre d’usines, les ouvriers révolutionnaires sont plutôt susceptibles de suivre le mouvement des socialistes-révolutionnaires et des menchéviques. Ces derniers bénéficient d'ailleurs d’un grand soutien dans tout Saint-Pétersbourg et même de positions dominantes dans certains quartiers, comme à l’usine de poudre sur l’Okhta.

L’île Vassilievski, toujours à Petrograd, est considérée comme un quartier moins agité que le quartier de Vyborg – il y a moins d’usines – néanmoins la proximité de l’université et du corps étudiant radical placent le quartier au même rang que les autres cœurs de l’opposition.

Les typographes imperméables à la révolution
Les ouvriers typographes constituent un groupe distinct. D’un point de vue politique, ils occupent une place intermédiaire entre les métallurgistes révolutionnaires et les apolitiques ou les travailleurs loyaux des petits ateliers et des entreprises d’État. L’industrie du livre a quant à elle ses spécificités et des exigences bien à elle. Dans ce secteur, tous les employés disposent d’un niveau d’instruction excellent, ils reçoivent par ailleurs un salaire stable et sont en contact avec les représentants des journaux et des magazines. Les typographes sont sans doute les plus cultivés, ils s’efforçent en tout cas d’en avoir l'air et soutiennent souvent le parti des cadets. Les idées révolutionnaires leur sont tout à fait étrangères.

Prenons maintenant les ouvriers polygraphes : ils portent des vêtements plus distingués que les autres ouvriers, travaillent sans couvre-chef et portent une chemise boutonnée sur le côté, avec un col rabattu et même, une cravate. La plupart du temps, ils portent des pantalons longs. Les polygraphes chaussent rarement des bottes, mais plutôt des bottines ou des chaussures surmontées de guêtres. Ils travaillent non seulement vêtus d'un gilet, mais aussi d'un veston ; ils portent souvent une longue blouse noire ou bleu foncé en satin ou en molesquine et des manchettes cousues dans le même matériau.


La forge de l’usine de Ludvig Nobel à Petrograd (actuelle Saint-Pétersbourg)

Les mieux habillés sont encore les ouvriers expérimentés de l’industrie métallurgique (en particulier à Petrograd et à Moscou) et les typographes, contrairement aux mineurs et aux ouvriers du bâtiment : parmi eux se trouvent de nombreux saisonniers venus de la campagne pour gagner leur vie et qui ont conservé leurs vêtements de paysans avec leurs lapti (chaussures traditionnelles faites d’écorce, NdT) et de leurs tchouni (des lapti tissés à partir de corde).

Dans les autres régions du pays, la situation est totalement différente. Une telle concentration d’ouvriers ne peut être observée qu’à Petrograd. Les grandes usines et autres manufactures sont rares dans des endroits comme les régions de la Volga, de la Sibérie et du Caucase. La région de Donetsk et l’Oural sont par contre des centres industriels relativement grands, d'où sont extraites des matières fossiles très utiles.

Volga : des revendications plus économiques que politiques 
Prenons la région de la Volga : cette région se distingue des autres par la présence importante des industries légère et alimentaire, ce qui signifie que les usines n’y sont pas nombreuses. Le travail des enfants y est par ailleurs courant et les conditions de travail y sont en général très pénibles. Les grèves et les revendications des ouvriers locaux sont de nature principalement économique.

Avant la Première Guerre mondiale, les grèves et les manifestations ont rarement un caractère politique, en particulier après la déroute de la révolution de 1905. Mais un tournant survient en 1912 : cette année-là, à Saratov par exemple, dix grèves ont lieu en l'espace d'une seule année, parmi lesquelles deux grèves sont d'ordre politique et rassembleront 3 500 personnes, quand huit grèves sont d'ordre économique et ne mobiliseront que 800 travailleurs.

Dans les grandes villes, les positions des socialistes-révolutionnaires sont très solides : à Simbirsk (l'actuelle Oulianovsk), au tout début de la première révolution russe, on compte environ 600 membres du parti local, dont cinquante ouvriers. Les conditions de vie et de travail des ouvriers laissent d'ailleurs à désirer. Au début du XXème siècle, la majorité des prolétaires jouissent de très peu de droits et leurs patrons se permettent souvent d’agir de façon arbitraire. En 1902, lors d’une fouille chez un ouvrier de l’usine de construction de l’amirauté de Sébastopol, des vers rédigés de sa main sont découverts ; ils décrivent la vie à l’usine :

… Cet amiral Lechtchinski
Parle comme un porc,
Il souffle dans le cou de celui
Qui rappelle les lois.
Avec cet âne de Lechtchinski,
La paie n’est pas en or,
Nous l’attendons trois semaines,
La faim nous tiraille souvent.
Les ouvriers deviennent amers,
La liberté nous est étrangère.
Pas le droit de souffler un mot,
La répression est féroce.

Jusqu’en 1905, cette situation est accablante. Elle est notamment caractéristique de la vie ouvrière en province. La majeure partie des ouvriers vivent très chichement et louent ce que l’on appelle des sortes de « réduits », pas même des pièces entières, mais bien un coin de pièce. À Petrograd et Moscou cependant, la situation est différente, comme vu précédemment. La crème des ouvriers ne mène pas une vie aussi misérable. Il n'y a qu'à lire ce roman de Maxime Gorki, La Mère, dans lequel les ouvriers de Sormovo (situé alors dans la banlieue de Nijni-Novgorod) s’habillent avec goût et gagnent relativement bien leur vie. La femme du personnage principal peut en outre se permettre de ne pas travailler, le travail de son mari suffit.


Vêtements d’ouvriers avant la révolution, extrait du livre Histoire des costumes, de Kamenski

La Première Guerre mondiale provoquera néanmoins des changements considérables dans toutes les sphères de la vie des ouvriers. Le prolétariat subit les mêmes métamorphoses que les autres couches de la société russe. Il faut avant tout soulever la question de l’effectif de la classe ouvrière. D’une part, la guerre va envoyer une masse d’hommes au front, ce qui va entrainer un affaiblissement de la production dans de nombreuses industries et le remplacement des hommes par les femmes lorsque cela est possible. D’autre part, les besoins accrus dans les industries lourde et de l’armement conduisent à une concentration d’autant plus forte d’ouvriers dans les usines métallurgiques et militaires, ce qui a bien d'autres conséquences.

58 % d'ouvriers en plus entre 1914 et 1917
Le 1er janvier 1914, la ville de Petrograd compte 242 580 ouvriers, tandis que le 1er janvier 1917, on en dénombre 384 638, c’est-à-dire 58,6 % de plus que trois ans auparavant. Le début de la guerre engendre un sentiment patriotique qui réduit considérablement l’incandescence de la lutte sociale. Dans les entreprises d’État, l’esprit est majoritairement défensif, ce sont donc les socialistes-révolutionnaires et les menchéviques qui prennent largement le dessus. En outre, les métallurgistes transmettent leurs traditions grévistes et révolutionnaires aux nouvelles recrues. Ainsi, paradoxalement, en mobilisant l’industrie, l’État russe participe à l’élargissement de la base de la propagande révolutionnaire.

Lors de la plupart des grèves et des meetings, le discours porte sur les conditions de travail difficiles ou sur l’augmentation des salaires, c’est-à-dire sur des revendications économiques. Les manifestations à caractère politique restent très rares et, comme nous l’avons déjà souligné, la conviction dominante est de poursuivre la lutte contre l’autocratie après la fin de la guerre. Les socialistes-révolutionnaires, par exemple, estiment qu’il existe en Russie des possibilités uniques de construire un socialisme paysan. C’est pourquoi la défense du pays contre l’invasion allemande est vitale pour la future révolution et le changement radical de régime politique. L’unique force qui soutient le défaitisme et le renversement du pouvoir tsariste est ainsi constituée par les bolchéviques. Reste que leur influence est alors tout à fait minime.

Pendant la guerre, de nombreux ouvriers perdront définitivement foi en la monarchie et la religion. Pourtant, dix ans plus tôt, avant la première révolution, la majorité des ouvriers admirent profondément l’empereur et rejetent la faute de leur propre malheur et de leurs soucis sur les patrons, la police et la bureaucratie. Mais avec la fusillade du 9 janvier 1905, ceux-ci commencent à se débarrasser de leur naïveté – ce processus s'achève à la veille de la révolution de Février.


Des ouvriers lancent des pierres sur un gendarme, 1905.

À l’été 1915, l’opposition connait un certain renouveau grâce aux défaites de l’armée russe et à la crise de la production. La révolution de Février n’aurait pas eu lieu sans le soutien massif du prolétariat, cela est indiscutable. Sans les énormes meetings et les grèves qui ont précédé la révolution, les véhémences de l’opposition seraient restées au stade du simple éclat de colère, ce qui n’aurait pas eu d’impact suffisamment important sur le pouvoir russe.

Au 1er janvier 1917, environ 60 % des ouvriers de la capitale sont des métallurgistes et leur traditionnelle humeur révolutionnaire les conduit à prédire une victoire rapide de la révolution. Ce constat est également observé dans d’autres régions, comme par exemple dans les rues de Saratov, le 3 mars, où paradent des soldats du 3ème régiment de mitrailleuses, parmi lesquels se trouvent de nombreux ex-ouvriers métallurgistes.

Nul besoin de rappeler le cours des événements révolutionnaires, les actions massives des ouvriers pendant ces journées sont bien connues. Déjà, durant les derniers jours de février, les ouvriers s’impliquent activement dans le processus électoral du soviet de Petrograd. À travers tout le pays, le prolétariat participe à la construction de ces organes de démocratie directe. Dans certaines régions, ce processus est relativement actif, comme à Saratov, où 34 % de la population sont des ouvriers.

Empêcher la fuite du tsar et l'accession au trône de son successeur
Les ouvriers des grandes usines sont au moins unanimes sur un point : la monarchie a fait son temps. Désormais, il faut empêcher l’accession au trône du frère de Nicolas II. De nombreux documents de l’époque en témoignent, comme l’injonction des ouvriers du chantier naval de la Baltique au soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd, qui comprend une exhortation à arrêter au plus vite la famille du tsar et à l’empêcher de s’enfuir en Angleterre. Les ouvriers estiment qu'il s'agit là d'une mesure indispensable « pour prévenir une future tentative de contre-révolution ».

La question de la construction de la république est elle aussi d’actualité : un pourcentage assez réduit associe ce moment à la convocation de l’Assemblée constituante. De nombreux ouvriers écrivent au soviet de Petrograd, en affirmant la nécessité de proclamer la république dans un futur proche.


A. F. Kerenski, sur le chantier naval de la Baltique, à l’été 1917.

À noter qu'une écrasante majorité des ouvriers soutient le soviet de Petrograd et se méfie du Gouvernement provisoire, comme le montre cet extrait de décision de l’assemblée générale de l’usine d’impression textile de Voronine, Lioutch et Tchéchère :

« L’intégralité des pouvoirs doit être confiée au soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats et le Gouvernement provisoire doit se contenter d’appliquer la volonté du soviet ».

Ces idées s’accentueront tout particulièrement durant la crise d’avril du gouvernement, lorsque de nombreux travailleurs descendront dans la rue pour manifester à travers toute la ville contre les notes de Milioukov et les suites de la guerre. Les manifestants, qui participent aux meetings en soutien au Gouvernement provisoire, sont quant à eux ouvertement hostiles au prolétariat. Des accrochages et des bagarres surviendront d'ailleurs entre ces manifestants.

L’ampleur de l’autogestion des ouvriers est impressionnante. À bien y regarder, le prolétariat est prêt depuis longtemps, prêt à choisir ses propres représentants en tant que classe sociale entière et soudée... La révolution en décidera autrement.

« Déjà en mars et avril 1917, à Petrograd, des "Comités exécutifs d’apprentis ouvriers" avaient été créés dans le cadre des assemblées ouvrières de la jeunesse. L’objectif principal de ces rassemblements était la nécessité de protéger ses propres intérêts économiques, la situation juridique et le maintien d’un travail culturel et éducatif auprès de la jeunesse. Les organisateurs étaient principalement de jeunes ouvriers qui travaillaient dans différentes usines : P. Mikhaïlov pour la canonnerie de Petrograd, I. Tchougourine pour les usines Aïvaz (aujourd'hui, Svetlana) et Renault Russie, V. Alexeïev et N. Andreïev pour l’usine de Poutilov (l'actuelle Kirov) et S. Prokhorov et P. Smorodine pour l’usine de préparations médicales. »

Les premières organisations ouvrières pour la jeunesse apparaissent dans le quartier de Vyborg, comme le rappelle Smorodine. Nous nous retrouvons donc une nouvelle fois confrontés à la mentalité et la discipline révolutionnaires des ouvriers métallurgistes du quartier de Vyborg.

L’ampleur de l’influence des ouvriers sur les événements révolutionnaires est particulièrement visible à travers le nombre de comités ouvriers et de syndicats existants. Rien qu'à Saratov, on en compte respectivement 85 et 16.


Ouvrier blessé, Nikolaï Kassatkine

Au printemps 1917, l’influence des socialistes-révolutionnaires, des menchéviques et des cadets est écrasante parmi les ouvriers du pays. On remarque surtout ce phénomène dans les grandes villes. À Petrograd, un nombre fulgurant d’organisations éducatives ont vu le jour, comme l'organisation « Travail et lumière ». Leur tâche consiste à éduquer la jeunesse ouvrière et à l'écarter de la politique. Les bolchéviques s’opposent fermement à cette politique et accusent les autres partis de fuir devant la lutte pour le socialisme et les droits des ouvriers. Encore au mois de mars, les usines importantes, comme l’usine métallurgique de Petrograd, le chantier naval de la Baltique, l’usine Kalinine et l’aciérie Oboukhov, ont élu au Soviet des socialistes-révolutionnaires et des menchéviques exclusivement, ou presque. À Petrograd, le Soviet est alors composé de plus de 200 députés au total.

Les ouvriers adressent depuis tout le pays des milliers de lettres au soviet de Petrograd en demandant d’envoyer des propagandistes et des commissaires afin de construire le nouveau pouvoir. Ces requêtes viennent de Riga, de Djankoï, de Berdiansk, de Samara et même de l’armée. Les actions décisives des ouvriers de la capitale aideront sans aucun doute à faire passer, le 10 mars, un décret mettant en place dans tout le pays la journée de travail de huit heures.

La radicalisation du printemps 1917
C'est le printemps 1917. La radicalisation précipitée des ouvriers a débuté, notamment grâce au concours de différents facteurs, comme le vif mécontentement envers le gouvernement durant la crise d’avril et des changements insuffisants dans la sphère économique. Les discours opposés des ouvriers et des classes aisées sont mis au jour au cours des manifestations d’avril, lorsque des rixes et des échanges de tirs éclatent à Petrograd entre les partisans de la poursuite de la guerre et leurs détracteurs. Dans les usines, les patrons essaient de retarder la hausse des salaires et beaucoup stoppent la production : ils ne tirent plus les mêmes profits. Les ouvriers restent néanmoins sous la coupe des menchéviques et des socialistes-révolutionnaires, que ce soit dans les grands complexes industriels ou dans les petites manufactures. De leur côté, les bolchéviques remportent peu de succès : les polygraphes, des ouvriers plus cultivés et plus fortunés, leur sont tout particulièrement hostiles. Il faut noter que les ouvriers de la branche typographique font montre d'une certaine cohérence dans leur aversion et leur rejet des bolchéviques, comme le montre, après la révolution d’Octobre, une liste d'entreprises qui adoptent des résolutions à l’encontre des événements passés. David Mandel en parle dans son livre, Les ouvriers de Petrograd dans les révolutions de 1917 (de février 1917 à juin 1918) :

« Des résolutions refusant de reconnaître « le gouvernement bolchévique » furent adoptées par les ouvriers du Service de provision des obligations d’État, des imprimeries du ministère de l’Intérieur, du Bulletin du Gouvernement provisoire, du journal Delo Naroda [« L’affaire du Peuple », NdT], de l’imprimerie d’Ekaterinhof, ainsi que le comité exécutif du syndicat des cartonniers et les ouvriers de la centrale électrique de la ville sur la Fontanka. Voilà la liste des groupes hostiles au nouveau pouvoir qu’il a été possible d’identifier. »

La crise de juillet du Gouvernement provisoire favorisera le repli massif du soutien ouvrier au pouvoir et le glissement progressif du prolétariat vers le bolchévisme. Le second ébranlement de la loyauté du prolétariat est incontestablement la révolte de Kornilov (aussi connue en France comme « l’affaire Kornilov », NdT). Les ouvriers de la capitale sont quant à eux étonnamment unis, les plans du général Kornilov ne coïncidant en aucun cas avec les intérêts de quelque groupe ouvrier que ce soit.

La propagande active des bolchéviques mise en place dès le printemps et la série de mauvaises décisions prises par les socialistes-révolutionnaires et les menchéviques à la tête du gouvernement et du soviet de Petrograd joueront finalement en faveur de la montée du soutien au parti de Lénine et de Trotski : au moment où éclate la révolution d’Octobre, la majorité des ouvriers vont soutenir le Parti communiste (bolchévique) de Russie. La raison du soutien des prolétaires aux bolchéviques semble évidente : ces derniers appellent les ouvriers à lutter jusqu’au bout pour leurs droits et à ne plus faire de concession à la bourgeoisie – au contraire elle doit être renversée. Au même moment, aux yeux des ouvriers, les socialistes-révolutionnaires et les menchéviques occupent une position plus incertaine et manifestent une loyauté trop forte envers le Gouvernement provisoire. Entre l'indécision de la majorité constituée par les socialistes-révolutionnaires et les menchéviques et les slogans tranchants des bolchéviques, les ouvriers ont finalement choisi.

Cet article initialement paru en russe sur le site de notre partenaire www.1917daily.ru a été traduit par Camille Calandre.