Andreï Astvatsatourov, la fiction en otage

Par M. VOLKOVA ET T. TATCHKOVA

A 46 ans, Andreï Astvatsatourov est l'un des écrivains russes contemporains les plus en vue. À l'occasion de la parution en français de son roman, Souvenirs dans les poches, la coqueluche des milieux intellectuels russes est au Salon du livre 2016 de Paris à partir du 19 mars. Avant de s'envoler pour la France, il s'est confié à La Dame de Pique.


Photo Yanis Tchilov

La Dame de Pique : Aujourd’hui vous exercez plusieurs activités. Vous êtes professeur, spécialiste de littérature étrangère du XXème siécle, écrivain, philologue. Qu’est-ce qui est prioritaire pour vous?

Andreï Astvatsatourov : Jusqu’à il n’y a peu, c’était la philologie. Maintenant, j’ai un poste administratif à l’Université de Saint-Pétersbourg donc pour l’instant le plus important pour moi c’est l’enseignement. J’ai largement assez de matériel pour un nouveau livre, mais je manque de temps : il faut travailler sur les publications, participer aux conférences…

LDDP : Vous n’avez jamais pensé à abandonner le métier de professeur? Pour pouvoir par exemple vous consacrer tout entier à la littérature?

AA : Je suis doué pour enseigner, plusieurs distinctions et autres prix me le prouvent. Malgré mon activité scientifique, mon recueil d’essais Il n’y a pas que Salinger est paru il n'y a pas longtemps. Je me suis éloigné de l’analyse classique, j’ai pris pour exemple dix œuvres d'auteurs différents pour mettre en lumière leurs procédés littéraires. J’adresse ce livre à ceux qui veulent apprendre à lire et à ceux qui veulent apprendre à écrire.

LDDP : Justement, votre style est disons assez anticonformiste et très apprécié dans le milieu étudiant, ils vous adorent. Très souvent, vous donnez des cours dans les bars, les restaurants, dans des espaces de création. La période qui vous intéresse influe-t-elle sur cette habitude? Si par exemple, vous étiez spécialiste de la littérature du XVIIIème siècle, pourriez-vous donner, dans un bar, un cours sur Denis Diderot?

AA : Vous parlez!!! Diderot écrivait des romans pornographiques! C’est bien le XVIIIème siècle qui exige les restaurants, les femmes en décolleté, le vin qui coule à flôt, les gens tous ivres... Le reste, c’est l’académisation et la castration du XVIIIème. En réalité c’est le XXème siècle qui est beaucoup plus académique. Au XVIIIème, les gens menaient des conversations philosophiques avant d'aller chez les prostituées, ils écrivaient des livres très compliqués. C’est le temps des gens épris de liberté, le temps des salons. Le XXème siècle a tout transféré aux universités. A mon avis, il faut donner des cours partout, et ça n’a rien à voir avec la période dont je m’occupe. Quand j’ai commencé à donner mes cours au resto, au début restaient de dos et continuaient à boire leur bière. À un moment donné, ils ont tous abandonné leurs verres, certains prenaient des notes. Parfois, on m’écoute moins attentivement à l’université! Il faut mettre l’auditoire dans une situation de liberté. Le public t'envisage mieux dans un bar que dans une salle de conférence, coincé entre quatre murs. Je suis pour la sortie de l’université, pour quelque chose de plus spontané. C’est super bien que les Russes le comprennent maintenant.

LDDP : Vous avez donné des cours aux Etats-Unis, au Bard College, il y a longtemps…

AA : Il y a 15 ans.

LDDP : Oui. Sentez-vous que le style dont vous parlez est né là-bas, bien plus tôt qu’en Russie?

AA : Il faut comprendre qu’en Amérique, ils ont l’habitude d’imiter. Un Américain sourit tous le temps – par politesse. Un Russe sourit quand il en a envie. Un professeur américain peut sembler gai et libre, mais il revient chez lui après le cours et prend une poignée d’antidépresseurs. Au Bard College, j’ai vu des professeurs qui donnaient leurs cours sur une pelouse ou dans la forêt. L’étudiant américain est complètement différent de l’étudiant russe. Les Américains viennent à la fac pour apprendre, pour étudier. En Russie les gens sont plus contemplatifs. Pendant les cours, ils regardent par la fenêtre, ils sont plongés dans leurs pensées. Aux Etats-Unis, les gens savent se concentrer, ils travaillent plus. Très souvent les Russes font semblant de travailler.


Photo Yanis Tchilov

LDDP : Votre roman, Souvenirs dans les poches, parait en français. Les Etats-Unis, c’est plus ou moins clair, c’est votre sujet, votre spécialité. Et la France – c’est quoi pour vous ?

AA : A vrai dire, je connais assez bien la France, je suis lié avec ce pays depuis l'enfance. Ma grand-mère – Nina Aleksandrovna Zhirmounskaya – était spécialiste de littérature française. Elle s’occupait de Voltaire, Montesquieu, Corneille, Racine. Quand j’était petit, je connaissais tous ces noms, je lisais les mêmes livres que ma grand-mère. Pour moi, la France, c’est tout d’abord un espace littéraire. Et a l’époque je voyais Paris à travers le prisme de Victor Hugo, Balzac, Proust, Baudelaire… En même temps, la France vue par les yeux des Américains m’a toujours intéressé : je parle de Dos Passos, Hemingway et surtout d’Henry Miller et de sa trilogie – Tropique du Cancer, Printemps noir, Jours tranquilles à Clichy. Quand j’ai vu Paris pour la première fois, je l’ai vue en 3D!

LDDP : Et votre première fois à Paris c’était quand ?

AA : Il n'y a pas très longtemps en fait, il y a deux ans, j’y ai passé deux semaines. J’avais un grand carnet dans lequel je notais toutes les particularités de la ville. Quand je travaillais sur la partie parisienne de mon roman, je m'en tenais au point de vue américain – comme quand on voit Saint-Pétersbourg par les yeux de Pouchkine, Gogol, Beliy.

LDDP : Ce n'est donc pas possible d’avoir un avis objectif sur la ville?

AA : Non, c’est toujours un avis formé par les livres, les photos, les films. Mon Paris c’est comme un restaurant immense à ciel ouvert. En France, il n’y a pas de frontière entre le restaurant et la rue. Toutes mes métaphores concernant la culture française sont liées à la nourriture : les gens mangent tous le temps, ils bouffent leurs baguettes, partout ça sent la nourriture… Les  Français cuisinent bien!  A Paris, t’as toujours envie de manger même quand t’as pas faim. Avant, Paris était méchant, syphilitique, infernal, il y avait plein de tension, de passion. Aujourd’hui, c’est plutôt mignon. On voit dans la rue des gens branchés, bien habillés. On sent toujours cette pression, ce dynamisme… Mais moins qu’avant. La même chose avec les bâtiments : là où avant il y avait des tâches, des moisissures, il n y a plus rien, tout a été lissé.

LDDP : C’est la première fois que l'un de vos romans est traduit en français. On vous a déjà traduit en italien, en tchèque, en hongrois, en finlandais... Est-ce que dans vos livres ou dans la vie réelle, dans la vie de la Russie actuelle, il y a des phénomènes intraduisibles en langue étrangère?

AA : Non, non, il y a plein de jeux de mots possibles. Souvenirs dans les poches est le plus européen de tous mes romans. L’action se passe à Paris et à Capri, c’est dans le contexte pan-européen. En même temps je l’ai écrit comme un Américain des années 1930-40, à cause de l’influence dont j’ai déjà parlée. Je ne peux pas voir Paris tel qu’elle est, déjà, il faut la regarder avec les yeux d’un catholique. Et moi je la regarde avec les yeux d'un calviniste, même pas ceux d'un orthodoxe. Ce sont les conséquenses de la crise religieuse que j’ai vécue. Du coup, dans mon roman, tout s’est transformé en anecdote, tout est grotesque. C’est une contemplation angoissante, religieuse, un peu méchante. Dans ce roman, il y a aussi une partie consacrée à Saint-Pétersbourg.

LDDP : Cette extension géographique est liée à l’importance croissante de la narration?

AA : Pas tout à fait. Pétersbourg est inépuisable! Et puis les choses ont changé... Essayer de concurrencer Pouchkine, Gogol, Beliy – c’est une mauvaise idée, mais on peut essayer de montrer le Pétersbourg actuel. La perspective Nevsky ne ment plus – elle est toute droite, elle est ouverte, elle ne cache rien (allusion à la nouvelle de Nicolas Gogol, La Perspective Nevski, parue en 1835, ndlr).


Photo Yanis Tchilov

LDDP : Dans votre roman, on dirait que les villes sont devenues de vrais personnages…

AA : Oui. Ces villes sont toutes liées par cette atmosphère d'apocalypse. C’est la perte de tous les sens, la perte de l'amour, du savoir… 

LDDP : Concernant les personnages, votre héros ressemble à votre alter ego et vos lecteurs se reconnaissent eux-même dans les autres personnages. Et ça crée pas mal de problèmes. Tout ça est-il autobiographique?

AA : Oui, je regrette déjà de l’avoir fait. C’est mieux d’inventer des personnages. Mais je ne sais pas comment atteindre autrement l’objectif narratif! Miller et Céline ne s’occupaient que de prose autobiographique. Et s’ils avaient des commandes, ils essayaient de créer autre chose – au final c’était juste de la bonne prose, mais pas plus que ça.

LDDP : Pour vous, c’était donc un procédé indispensable?

AA : J’ai fait la même chose avec Les gens à nu (premier roman de l’auteur, nominé pour le Prix du best-seller national et pour le Prix NOS, tout comme son deuxième roman Skunscamera, qui a remporté le Prix des lecteurs, ndlr), je voulais écrire un roman autobiographique. Dans ce livre-là, il y a beaucoup d’inconscient, ça plait aux gens… Je riais tout seul pendant que je l’écrivais! Le deuxième roman, Skunscamera, est plus relâché, plus décontracté. Maintenant je me rends compte que ce serait plus simple de travailler avec des personnages fictifs.

LDDP : Vous vous sentez otage de la situation? De cette manière d'écrire?

AA : Oui. Mais je ne dois probablement pas en changer. Il faut que mon personnage reste un peu bizarre!

LDDP : Cette situation rappelle beaucoup le film de Woody Allen, Harry dans tous ses états, lorsque les amis et les ex du personnage principal lui en veulent parce qu’ils se reconnaissent dans ses livres…

AA : Mes copains se reconnaissent aussi, et en général, ils se trompent – il s’agit pas du tout d’eux. Très souvent mes personnages sont composés de plusieurs prototypes.

LDDP : Vous êtes chercheur en littérature depuis plusieurs années. Quand vous écrivez un roman, pensez-vous à la manière dont il sera analysé ensuite?

AA : Je pourrais analyser mes textes moi-même, comme Updike. Parfois, je lis des critiques, et ça m’étonne. J’avais expliqué pas mal de choses dans mes interviews!  Les gens sont différents et chacun voit les choses différemment, c’est clair. Mais à ce point! Il semble qu’on ait lu deux livres complètement différents. Et cela ne concerne pas juste mes livres. En Russie, la critique littéraire laisse à désirer. Les gens essayent de se mettre en avant plutôt que d’analyser un bouquin. Soit ils font des éloges à leurs amis, soit ils critiquent les ennemis de l’autre camp politique. Et les idées, les valeurs, le camp de l’auteur deviennent plus importants que son œuvre, c’est dommage. Et, évidemment, ce n'est pas du tout professionnel.

À LIRE : Souvenirs dans les poches, roman à paraître en français aux éditions Macha Publishing le 21 mars 2016, 220 pages, 18,90€.

Présent sur le Salon du livre 2016 à Paris, Andreï Astvatsatourov tiendra une séance de dédicaces le samedi 19 mars à 14h. Il présentera également son roman et répondra aux questions des lecteurs le dimanche 20 mars à 13h.