Voyage

Sur les bords de la « Perle de Sibérie »

Par LUKAS AUBIN

Depuis le ciel, il ressemble à une virgule qui ponctuerait l'océan glacé de la Sibérie. Au sol, il immerge le visiteur dans un monde totalement à part, où les peuples cohabitent avec leurs propres traditions, leurs modes de locomotion, leurs aspirations. Bienvenue au Baïkal, le lac le plus profond de la planète.

La marchroutka (mini-bus, NDLR) s’élance brinquebalante sur l'asphalte sibérien qui traverse un océan de conifères. La taïga fait une ceinture verdoyante de forêts qui s'étend dans toute la Sibérie et enserre le lac Baïkal. Bouleaux, peupliers, aulnes couvrent les plaines et les pentes des montagnes. En altitude, ce sont des cèdres, des épicéas et des sapins. La neige, elle, est présente partout. C'est l'hiver, il fait -20 degrés à l’extérieur ; l’habitacle de la marchroutka est surchauffé, il y fait facilement 25 degrés. De cette vraie-fausse chaleur émane une odeur de sueur âcre qui prend à la gorge.

Cela fait maintenant quelques heures que le véhicule a quitté Irkoutsk, l'une des plus grandes villes de Sibérie orientale, une ville dont les allures de Far-East riment avec vieilles bicoques en bois un peu bancales et pubs souterrains souvent déserts. La marchroutka peine quelque peu à franchir un col plus pentu que les autres. La radio grésille, laissant échapper quelques bribes d'un vieux rock russe difficilement audible. Les visages des passagers sont stoïques et ont tous les âges. Certains laissent leurs pensées s'échapper par les fenêtres oblongues du véhicule – le regard dans le zig, l'esprit dans le zag –, d'autres mangent de sommaires sandwichs préparés en amont, à base de saucisson, de pain et de fromage. Ici, on casse la croûte en silence. Seul un homme passablement ivre, au fond à droite, hurle de temps à autres en agitant les bras : c’est ainsi qu’une odeur de samagon (vodka maison, NDLR) mélangée à celle du cuir de phoque humide se diffuse dans l'air déjà vicié.


"L'arbre des désirs" sur l'île d'Olkhon, sur le lac Baïkal (Photo Lukas Aubin)

Et puis, sans crier gare, il se découvre, bousculant tout sur son passage : le Baïkal. C'est un véritable tumulte visuel qui brise la quiétude des esprits contemplatifs. Il est des voyages dont on vous vante les mérites et qui déçoivent. Et puis, il y a celui au lac Baïkal. « Puissant », « magnifique », « mystique », « calme », grandiose »... Les superlatifs ne manquent pas et les voyageurs inspirés ont tous un mot plus haut que l'autre pour le qualifier. Et, c'est vrai, quand la marchroutka prend ce fameux virage et que le regard se pose pour la première fois sur le lac, les attentes sont surpassées par la beauté du paysage.

La « mer » Baïkal
Du haut d'une falaise en pente douce, peuplée de verts conifères, la vive blancheur du lac semble faire sécession, comme pour mieux se démarquer. La rive de l'océan de la taïga cède sa place à une contrée glacée, sauvage, figée. Le lac est gelé, entièrement. 31 722 km2 de la surface du lac se trouvent parfaitement pétrifiés par les vagues de froid successives du rude hiver sibérien. -10, -22, puis -35 degrés ont eu raison du lac le plus ancien et le plus profond de la planète. Pour se le représenter, il suffit de se dire que la Belgique pourrait y rentrer tout entière, qu'à lui tout seul il pourrait fournir de l'eau potable à toute l'humanité pendant cinquante ans ou encore qu'il fait sensiblement la même taille que la mer Baltique. Les 130 000 habitants qui en peuplent la rive le surnomment d'ailleurs la « mer ».


Le soleil se couche sur le lac Baïkal, non loin de la ville Baïkalsk (Photo Lukas Aubin)

Un bateau pris dans les glaces sur l'île d'Olkhon (Photo Lukas Aubin)

Quelques villages parsèment ainsi le trajet que nous effectuons le long du lac. En Russie, « rien n'est vrai et tout semble authentique », écrit Dominique Fernandez. C'est d'autant plus vrai au beau milieu de la Sibérie où les rues Lénine côtoient les avenues de la Révolution d'Octobre et les passages des Prolétaires. Cela alors que, parsemés de hauts portiques rouillés semblables à de grands échassiers, les anciens ports industriels soviétiques bétonnés sont toujours visibles au beau milieu de villages clairsemés.

L'île d'Olkhon, le centre sacré du chamanisme septentrional
Soudain, au loin, une île un peu plus grande que les autres apparaît. « Olkhon ! », hurle le conducteur, sans sommation. Puis, sans plus d'explications, il fait descendre les voyageurs et s'en retourne à Irkoutsk. Les trois touristes du bus s’en trouvent hébétés, les Russes, eux, se marrent. Il fait -25 degrés et personne à l'horizon. Comment rallier cette île ? Un bruit de moteur se fait entendre et un petit point noir se dessine au loin. Au bout de quelques minutes, il est compréhensible qu’il s’agit d’un aéroglisseur. Quoi de mieux pour traverser le Baïkal gelé qu'un moyen de locomotion capable de se déplacer aussi bien sur la glace que sur l’eau ou la neige ? A l'aide de sa puissante hélice et de son fuselage datant de l'époque soviétique, le vaisseau achemine l'équipée sur l'île d'Olkhon. Dès lors, les paysages changent du tout au tout. Fini la taïga, voilà d'interminables steppes vallonnées couleur châtaigne et tachetées de neige. Quelques habitations parsèment le trajet avant d'atteindre Khoujir, la capitale de l'île et ses 1 300 âmes.


Un poste de police devenu obsolète sur l'île d'Olkhon (Photo Lukas Aubin)

A nouveau, l'ambiance est au Far-East. Tout y est : les maisons de guingois en bois clair, les yourtes et les rues vides, ou presque. De nombreux bâtiments sont abandonnés. Ici, les fenêtres et la porte d'un poste de police ont été clouées. Là-bas, un port a été abandonné et les carcasses rouillées des bateaux soviétiques jonchent le sable ou sont prises dans les glaces.


Pilier de bois représentant un chamane sur l'île d'Olkhon (Photo Lukas Aubin)

Russes et Bouriates cohabitent pacifiquement sur l'île depuis des siècles maintenant. Ces derniers sont les habitants originels de la région et il suffit de se promener un peu pour s'en rendre compte. Obo (monticule de pierres) et sergué (bout de tissu attaché aux endroits sacrés) sont autant de références aux traditions chamaniques. En effet, pour beaucoup, l’île est un endroit mystique peuplé des âmes terribles du Baïkal ; elle est considérée comme le centre sacré du monde septentrional chamanique. Encore aujourd'hui, quelques chamanes vivent sur l'île de l'hospitalité des locaux. « Notre chamane n'a pas de maison ni d'argent, il vaque d'habitation en habitation », explique Nadejda, une jeune maman insulaire, « on échange ses prédictions contre le gîte et le couvert. En fonction de nos demandes, on doit lui offrir certaines choses afin qu'il puisse les sacrifier. Pour arrêter de fumer, il faut par exemple apporter une bouteille de lait, une cigarette, et un peu de vodka. Alors, il les met au feu et prononce ses incantations ! »

 

Vue sur le lac Baïkal depuis la rive nord de l'île d'Olkhon (Photo Lukas Aubin)

Un bateau pris dans les glaces du lac Baïkal sur l'île d'Olkhon, la nuit (Photo Lukas Aubin)

Un lac plus que jamais vivant
Le voyage se poursuit sur la glace du lac où une véritable micro-société se développe l'hiver durant. On y marche, on y court, on y pédale, on y conduit des motos et des camions, on y déplace des touristes, on y creuse des trous au merlin et on y pêche des omouls (poisson pélagique présent dans le lac Baïkal, NDLR). C’est l’hiver, mais le lac vit bel et bien. La nuit, depuis les falaises de l’île d'Olkhon, au pied de « l'arbre des désirs » non loin du « rocher des chamanes », le Baïkal s'étend à perte de vue. Parfois, tels des coups de feu, les craquements sourds de la glace se font entendre au loin. C'est lorsque de puissantes plaques de glace se rencontrent et bousculent une inertie faussement immuable. Et puis le lac a ses sautes d’humeur, qui varie au gré des conditions météorologiques. Un soir, sa surface est transparente et bleutée par le halo blafard que fait la lune. Au matin, elle est de la blancheur la plus pure, recouverte d'une couche de neige fraichement tombée. Enfin, l'après-midi, elle peut être marquée par des milliers de vaguelettes glacées qui, modelées par les vents violents, seront plus coupantes que des lames de rasoir.


A Baïkalsk, ville des bords du lac Baïkal (Photo Lukas Aubin)

Et puis, un beau matin, c'est la débâcle. C'est l'instant du dégel. Quand les fissures dans le lac sont si grandes que des blocs de glace se forment progressivement. Jusqu'à ce qu'une tempête plus forte que les autres créée un capharnaüm si grand que l’on croira assister à la fin du monde. Cette architecture glacée, patiemment construite par l'hiver, disparaît alors dans une tempête de vagues, de glace et de pluie. La civilisation du froid s'en va estiver, emportant avec elle ses artifices jusqu'à l'année prochaine. Il est décidément des voyages qui sont à la hauteur des promesses affichées. « On y revient toujours », sourit Nadejda, le regard au loin. « C'est la magie du lac Baïkal ».


Coucher de soleil sur l'île d'Olkhon, lac Baïkal (Photo Lukas Aubin)