Cinéma cherche son Godard

Par CLÉMENT CHAUTANT

En marge du dernier Festival International du Film Expérimental de Moscou (MIEFF), La Dame de Pique a échangé avec son directeur et un membre du jury et tenté de comprendre où en était l’expérimentation cinématographique russe près d’un siècle après Dziga Vertov.


Image tirée du film d'Evgueni Granischlikov, To Follow Her Advice

Dans la salle comble de cette ancienne usine de textile qu’est la Trekhgornaya Manufaktura, quelques voix s’élèvent, graves : « le cinéma dramatique, c’est l'opium du peuple! À bas les scénarios petit bourgeois! Les drames artistiques contemporains sont comme des restes de l'ancien monde. Ils sont une tentative de mettre nos perspectives révolutionnaires à la sauce bourgeoise… »

Non loin de là, un enchevêtrement de pellicules de film jonche le sol, comme le feraient les ruines d’une époque révolue. L’événement, aux airs de Grand Soir cinématographique, est en fait une simple cérémonie d’ouverture, celle du Festival International du Film Expérimental de Moscou (MIEFF). Cette première édition ne manque pourtant pas d’ambition, teintée de révolution, elle qui entend ressusciter l’avant-garde des années 1920, en commençant par proposer une soirée passée au côté d’acteurs qui mettent en scène un manifeste de Dziga Vertov1, le tout suivi d’une projection de son chef-d’œuvre, L’Homme à la caméra.

Le festival MIEFF vient en soutien au cinéma expérimental russe, au point mort depuis les années 1920 et les expérimentations d’un groupe rassemblé autour de Vertov, cinéaste et théoricien de l’avant-garde cinématographique soviétique. C’est du moins l’avis de Denis Kataev, membre du jury du MIEFF et journaliste culturel pour la chaîne de télévision Dojd (TV Rain). Ce dernier raconte comment le cinéma expérimental a cessé d’exister à part entière, en Russie, au profit d’un cinéma de masse moins ambitieux qui aurait absorbé et digéré les enseignements du cinéma expérimental. Le directeur du MIEFF, Vladimir Nadein, acquiesce. Avant d’ajouter que s’il existe encore des cinéastes qui innovent dans la réalisation, il manque de réalisateurs qui expérimentent en matière d’image, mais aussi de montage ou de son.

Mis au pas par le pouvoir stalinien, l’avant-garde soviétique a cessé d’exister sans jamais se relever, et cela malgré l’influence mondiale de Dziga Vertov ou encore de Lev Koulechov, célèbre pour sa théorie du montage comme vecteur de sens. De l’avis de Vladimir Nadein, Tarkovski ne constitue pas une exception puisque, tout comme Eisenstein, ses innovations seront limitées par la censure et il ne sortira guère des limites de la narration classique (si ce n’est peut-être dans le film Le Miroir). Aujourd’hui encore, le style expérimental occupe une place mineure dans le cinéma russe, peinant à sortir des galeries et écoles d’art, comme s’il était pris dans un cercle vicieux. « Les réalisateurs russes qui s’essayent au cinéma expérimental vivent surtout en Europe », regrette Nadein. C’est le cas d’Alexandra Anikina, unique russe de la dernière sélection moscovite, laquelle vit à Londres et va prochainement y enseigner le cinéma expérimental. « La plupart des cinéastes veulent être vus en Occident, le reste leur est égal », conclut Nadein, qui regrette que les quelques autres candidatures russes (rejetées) n’aient rien de très intéressant à proposer : « il y a un manque d’identité, ce sont souvent des copies de films occidentaux. »

Malgré ces difficultés jusque dans la sélection russe, une programmation thématique intitulée « Russian Focus » invitait le public à découvrir deux jeunes réalisateurs. Polina Kanis tout d’abord, une réalisatrice à mi-chemin entre la vidéo d’art et le film expérimental, qui se voyait pour la première fois montrée sur grand écran. Une expérience délicate pour l’artiste, davantage habituée à exposer dans des galeries, plus intimistes. « Elle trouvait soudain ses films terriblement ennuyants », confie Vladimir Nadein. Lequel ne regrette pas son choix, arguant que ses films ont un aspect méditatif qui peut convenir aux salles obscures. Mais encore, c’est la recherche esthétique qui prime dans le travail de Polina Kanis, notamment avec son film Workout, qui explore l’esthétique sportive de l’époque soviétique et ses similitudes avec les cours de fitness que l’on peut croiser au détour des parcs moscovites.


Image tirée du film Workout, de la Russe Polina Kanis

Le second réalisateur mis en lumière par le « Russian Focus » s’appelle Evgueni Granilschikov, aussi surnommé "le Godard russe", selon une anecdote rapportée par Vladimir Nadein. C’est en effet l’un des commentaires entendus après la projection de son film To Follow Her Advice, qui combine différents médias (images télévisées, traitement de texte, projection en salle, etc.) à l’image de l’Adieu au langage de Jean-Luc Godard. À travers cette expérimentation multimédia, Granilschikov entraîne le spectateur dans une expérience mélancolique très intime, avec un film épistolaire qui se base sur la correspondance électronique d’un couple souffrant de la distance géographique mise entre eux. Pour Nadein, voilà l’un des rares réalisateurs russes qui s’émancipent de ce qui s’est déjà fait dans le cinéma expérimental. « Il a sa propre vision, ne cherche pas à copier, dit-il. Il suit son propre chemin, très étrange et nerveux. »

En dehors du « Russian Focus », une seule candidate russe donc, au sein de la compétition officielle. Une compétition qui avait finalement distingué Blinder, film hollando-brésilien, une œuvre particulièrement innovante en termes de narration et de structure cinématographique. Signé Tim Leyendekker, ce film singulier est exclusivement composé d’une série de 6386 photographies et sons, offrant une relecture très avant-gardiste d’une nouvelle du portugais José Saramango. Un cinéma ambitieux, exigeant, qui va à contre-courant des attentes du grand public pour mieux le surprendre. Un cinéma non commercial en somme, qui peine à éclore dans une Russie qui n’encourage pas la jeune création, regrette Denis Kataev. « Il n’y a pas de marché du cinéma en Russie, c’est très dur de financer un film. Cela concerne même le cinéma grand public, à part pour Nikita Mikhalkov et quelques autres qui ont des relations. »

En attendant la prochaine édition du MIEFF pour, peut-être, voir émerger davantage d’artistes russes avides d’expérimentations, Denis Kataev se veut optimiste :« il y a tout de même de très bons expérimentateurs qu’il faut suivre, je pense notamment à Sergueï Loznitsa. Il propose un regard neuf sur la Russie et l’espace post-soviétique. » Ce réalisateur ukrainien, né en Biélorussie et installé en Allemagne, fait en effet parler de lui depuis quelques années avec son œuvre documentaire. S’affranchissant des principes narratifs, ce dernier raconte des histoires à partir d’images d’archives ou de longs plans-séquences, tout en utilisant un son déconnecté de l’image, comme dans son film Paysage qui illustre le rythme lent de la vie dans les campagnes russes.

 

Denis Kataev évoque aussi Andreï Khrjanovski, réalisateur russe dont il attend beaucoup dans les prochaines années. « Il a tourné un film pendant cinq ou six ans en Ukraine, sur le physicien Landau, précise le journaliste. C’est une expérimentation totale, les acteurs ont vécu sur le plateau de tournage, ils devaient incarner leurs personnages au quotidien. » Reste que le projet ambitieux mais démesuré peine aujourd’hui à trouver sa forme finale… « Peut-être une série de films qui sortiront sur plusieurs années. » Un peu en retrait, le directeur du MIEFF est beaucoup moins enthousiaste : « je pense que le réalisateur russe que j’attends n’est pas encore né. Il faudrait quelqu’un qui n’ait pas peur du climat politique actuel. Peut-être que cela surgira comme une étincelle dans un trop-plein. »

1 Auteur du manifeste d'avant-garde, Kinoks-Révolution, en 1923.