Classiques, le nouveau chic

Par CAMILLE CALANDRE

Née d’une collaboration entre l’Institut Gœthe et le Musée du design de Moscou, l’exposition « New olds », qui se tient tout l’été au Musée des arts décoratifs de Moscou,  explore la relation entretenue par l’innovation avec les traditions.


« New olds » (Photo Kseniya Yablonskaya)

Comment le moderne et l’ancien cohabitent-ils? C’est à cette sempiternelle question que l’exposition « New olds » propose de répondre sous l’angle du design. Les artistes exposés viennent d’Allemagne, de Russie, des États-Unis ou encore des Pays-Bas : une pluralité dont se réjouit Astrid Wege, directrice du département culturel de l’Institut Gœthe à Moscou. En arpentant les salles où sont installées des chaises, des tables, des étagères ou encore de la vaisselle, vous vous poserez sans doute ce genre de questions : comment les traditions passées influencent-elles le renouveau continuel dont l’art se prévaut? Innovation et tradition sont-elles deux notions antinomiques ou peuvent-elles au contraire cohabiter ou même se compléter? Autrement dit, l’innovation signifie-t-elle systématiquement un rejet de la tradition ou peut-elle parvenir à s’en nourrir afin de proposer quelque chose de nouveau? Les artistes de « New olds » nous prouvent que la rencontre de l’innovation et du classique n'est pas seulement possible mais souhaitable, et des plus intéressante.

C’est d’abord le choix des matériaux qui pointe un attachement à la tradition, en particulier chez les designers russes : ils ne jurent – du moins ceux représentés ici – que par le bois, matériau ancestral par excellence. « Rien d’étonnant à cela, la Russie est un pays de forêts », rappelle Alexandra Sankova, directrice du Musée du design de Moscou et l’une des commissaires de l’exposition. Tabourets en bois contre-plaqué, lampes sculptées dans des troncs d’arbres, pots en écorce de bouleau, vaisselle en chêne massif : le bois se décline ici de bien des manières, souvent inattendues pour des objets du quotidien.


« New olds » (Photo Kseniya Yablonskaya)

La lampe d’Alexandre Kanyguine, façonnée à partir d’un tronc de chêne dont quelques morceaux de l’écorce épaisse demeurent apparents, est particulièrement étonnante. « Imaginez-vous cette lampe et son écorce brute dans un intérieur immaculé – c’est comme si la nature faisait soudain irruption dans notre espace industriel », s’exclame Alexandra Sankova. Si le bois est un matériau ancien, basique, il se prête parfaitement aux nouvelles créations. Car « le bois est un matériau très vivant, raconte Alexandre Kanyguine, designer pétersbourgeois. Les idées me viennent spontanément, au fil de longues réflexions », confie-t-il. Finalement, la grossièreté et la brutalité du bois utilisé par le designer viennent prendre des formes très souples et contemporaines. Le résultat : une parfaite alliance entre deux époques à première vue incompatibles.

Pour d'autres designers encore, il s'agit d'aller chercher la tradition directement à sa source, cela en insérant directement dans leur travail des objets du passé, comme le collectif de designers Made in August. Rassemblé autour du designer Vitali Jouïkov, ce collectif utilise des matériaux récoltés dans des villages d’Oudmourtie (république située aux portes de l’Oural). Leur œuvre, intitulée Portal Brut, est une étagère en bois construite à partir de l’encadrement d'une fenêtre de maison oudmourte laissée à l'abandon. En détournant cet objet purement décoratif et qui semblait condamné à pourrir dans le secret d’un village oublié, Made in August lui confère une nouvelle fonction et le réactualise dans un espace et une époque différentes. En outre, grâce à ses dimensions massives, cette pièce envahissent l’espace intérieur : dans un salon, le visiteur sera immédiatement frappé par cette étagère.


Astrid Wege, directrice du département culturel de l'Institut Gœthe à Moscou, co-organisateur de l'exposition « New olds » (Photo K. Y.)

Les designers de Made in August ne sont pas les seuls à s’inspirer de la ruralité russe : Denis Milovamov, designer russe installé près de Moscou, a orienté ses recherches dans la même direction. Ces dernières ne donnent pas lieu à des réalisations aussi impressionnantes que les étagères oudmourtes du collectif Made in August ; plutôt, la vaisselle de bois de Milovamov, aux motifs volontiers grossiers, tranche quelque peu avec les autres pièces exposées, plus colorées, plus raffinées. On est pourtant en plein dans une réalisation alliant innovation et tradition. Sculpté dans du chêne centenaire déjà mort ou endommagé (c’est la politique de l’artiste), le Bol du designer a ensuite été cuit dans de l’huile végétale, permettant de le fortifier mais aussi de donner au bois une teinte tout à fait particulière. Une technique utilisée dans les campagnes russes pour confectionner des récipients plus résistants aux chocs que Denis Milovamov a acquise au cours de l'un de ses nombreux voyages dans le Grand Nord russe tant aimé.


Le designer russe Denis Milovamov (Photo Kseniya Yablonskaya)

Parmi les designers russes de « New olds », certains s’intéressent également à des techniques pour le moins artisanales : c’est le cas d’Alexandra Kochtcheïeva, une designer russe installée à Berlin, qui remet au goût du jour l’ancienne technique russe de la confection d’objets à partir d’écorce de bouleau. Ses petites boîtes rappellent ainsi les objets traditionnels de la vieille Russie, avec une inspiration plus contemporaine et plus épurée qui permet de dépoussiérer les grands classiques qui innondent les boutiques de souvenirs. « J’aime beaucoup expérimenter des matériaux naturels, trouver de nouvelles façons de les travailler et utiliser des techniques artisanales », explique la jeune designer.

Chacune à leur façon, les œuvres de « New olds », qu'elles aient été façonnées par des mains russes, européennes ou américaines, interpellent le spectateur en ravivant les objets et les techniques du passé et en redonnant un certain éclat à la culture d’antan. Le résultat est d’autant plus probant qu’il ne faut pas oublier qu’il s’agit de design : somme toute, ces œuvres ne sont pas conçues pour prendre la poussière dans les musées, mais pour surprendre et étonner au milieu des salons, des chambres et des cuisines de tout un chacun. C’est là que réside la puissance du design : donner une place à l’art dans le quotidien, au travers des objets de la vie de tous les jours.


« New olds » (Photo Kseniya Yablonskaya)
Exposition « New olds – Classique et innovation dans le design »
Commissaires d’exposition : Volker Albus, Alexandra Sankova
Jusqu'au 28 août 2017 au Musée des arts décoratifs de Moscou
Entrée 250 RUB
Une visite guidée gratuite en russe est prévue à 19h tous les jeudis