Dojd tv : une chaîne russe dans la tourmente

Par La Dame de Pique

Mardi 12 décembre 2017, en dernière partie de soirée, Arte diffuse un documentaire consacré à la chaîne russe Dojd. A travers trois de ses figures emblématiques, le film plonge dans la vie de cette chaîne d'opposition qui tente de survivre, rythmée par des débats enflammés, que ce soit en direct ou en conférence de rédaction. La Dame de Pique s'est entretenue avec sa réalisatrice, Alexandra Sollogoub.


Le journaliste Tikhon Dzyadko, dans les bureaux de Dojd en mai 2015 (Photo DR)

La Dame de Pique : Comment l'idée de ce documentaire vous est-elle venue?
Alexandra Sollogoub :
 « C'était il y a déjà quelques années. J'étais venue pour un autre projet en Russie. La chaîne Dojd débutait doucement... Trois de mes amis d'enfance ont commencé à y travailler en même temps : ils proposaient des sujets de société tournés dans des cuisines de type soviétiques : le lieu de liberté d'expression par excellence sous l'URSS. Petit à petit, je me suis intéressée à cette chaîne, Dojd ("la pluie", en russe). Puis la fin de l'année 2011 et ses élections législatives sont arrivées, entrainant un mouvement de protestation que Dojd a beaucoup relayé. Il y a eu rapidement de gros problèmes de financement, des coupures de diffusion. De manière générale, le thème de la résistance est quelque chose qui m'intéresse. Nous, en France, nous n'avons pas cette forme de résistance par exemple. Là, il se trouve qu'une femme est apparue, a créé une chaîne et a décidé de relayer des protestations de manière marginale en Russie.

LDDP : Comment s'est déroulé le processus de réalisation?
A.S. :
D'abord, j'ai postulé à l'atelier documentaire de la Femis (formation continue) en 2014 pour ce projet précis. A la fin d'une année de travail qui a permis d'écrire le film en amont du tournage, le projet a été présenté devant une commission composée de producteurs et de chargés de programmes, dont un d'Arte qui a beaucoup aimé. Par la suite, j'ai procédé à des repérages pendant un mois, c'était en mai 2015. J'ai emmené une caméra avec moi, je tournais déjà un peu. Il s'agissait de comprendre comment cela fonctionnait chez Dojd, de déterminer des problématiques précises. J'ai d'abord rencontré Natalia Sindeeva, fondatrice et directrice de la chaïne, puis Tikhon Dzyadko, que j'ai connu lorsque j'étais jeune et qui a quitté la Russie pour les Etats-unis assez rapidement et enfin Timur Olevski, leur reporter de guerre qui a couvert toute la guerre en Ukraine, un journaliste très impertinent, très libre. Ce sont mes trois personnages centraux.


Conférence de rédaction chez Dojd, mai 2015.

LDDP : Comment s'est passé votre deuxième séjour ?
A.S. : De mai à septembre 2014, j'ai obtenu des financements d'Arte pour développer encore avant de vraiment commencer à tourner. Au fur et à mesure du tournage, les choses ont changé sans changer réellement : c'est-à-dire qu'entre temps, une partie de mes personnages sont partis. La couverture de la guerre en Ukraine les a achevés. Les tentatives d'intimidation contre eux les ont vaincus à l'usure et puis que ce soit pour l'un ou l'autre, de belles opportunités se sont présentées : Tikhon est parti à Washington où il est depuis correspondant pour une chaine de télévision ukrainienne et Timur à Prague où il travaille pour Radio Svoboda. Toujours en 2014, la chaine Dojd a été contrainte de se cantonner à une diffusion web. J'ai continué à tourner une bonne partie de l'année 2016.

LDDP : Comment avez-vous intégré tous ces changements à votre narration?
A.S. :
 Naturellement, Natalia Sindeeva est devenue le pilier de cette chaine. C'est d'abord elle qui l'a fondée, et puis beaucoup de gens sont partis autour d'elle. Ça a été compliqué à l'étape du montage tous ces changements. Mais j'ai pu les intégrer à la narration. Les intégrer, cela montrait aussi ce moment où les gens baissaient les bras. Il n'y a qu'à voir ce qui s'est passé lors des dernières élections législatives russe de 2016 : il n'y a eu aucun mouvement de protestation. Le parti au pouvoir, Russie Unie, a quasiment tout râflé et l'opposition n'a pas réussi à se mobiliser. En résumé, Natalia Sindeeva, qui au départ n'était pas forcément la figure la plus importante est devenue la résistante, la plus tenace. Elle est devenue le point de stabilité du film.


Natalia Sindeeva se prépare à un live pendant lequel elle répond aux questions des téléspectateurs en mai 2016.

LDDP : Ce projet russe en appelle-t-il d'autres?
A.S. : Oui, j'ai d'autres idées. En fait, j'ai assez envie de réaliser une trilogie qui représenterait trois pans de la Russie contemporaine. Le premier, c'est la résistance, avec ce film sur la chaîne Dojd. Le deuxième, ce serait un sujet qui renvoie à ma propre expérience, un documentaire sur la manière dont les Russes qui ont migré en France regardent la Russie depuis l'Hexagone. Le troisième volet serait consacré à une histoire personnelle, celle de mon grand-père qui s'est vu ériger une statue à son effigie dans le sud de la Russie, dans une petite localité située non loin de Belgorod. Son nom est sorti suite à un sondage réalisé pour choisir une personnalité dont la statue serait érigée sur la place centrale de la commune. Mon grand-père a été fusillé en 1918, au tout début de la révolution. C'était un propriétaire terrien et un important industriel qui avait permis de faire prospérer plusieurs usines qui existent encore aujourd'hui. Ce troisième volet, ce serait aussi une manière de revenir sur cette histoire de révolution.»

REGARDER UN EXTRAIT DU DOCUMENTAIRE MOSCOU : L'INFO DANS LA TOURMENTE, D'ALEXANDRA SOLLOGOUB.

Diffusion sur Arte, mardi 12 décembre (nuit de mercredi) à 00h20. Durée 52 min. 2017.


Vue sur une tour stalinienne à Moscou en mai 2015, comme la Russie célèbre les 70 ans de la victoire dans la Seconde Guerre mondiale.