Société

Ekaterinbourg : Evgueni Roïzman contre tous

Par CAROLINE GAUJARD-LARSON

Un seul homme a réussi à arracher au parti de Vladimir Poutine une grande ville de Russie aux Municipales de septembre dernier. À 51 ans, Evgueni Roïzman a été propulsé aux commandes d'Ekaterinbourg (capitale de l'Oural), ou presque. Nous avons rencontré ce drôle de type, aussi intrigant que peu souriant.

Evgueni Roïzman dans la bibliothèque municipale d'Ekaterinbourg © Arnaud Finistre

Igor, l'assistant d'Evgueni Roïzman, contraste singulièrement avec son mentor. Passons sur sa petite taille quand Roïzman atteint le mètre quatre-vingt-dix, Igor est sympathique, trop sympathique. Il déverse un continuel flot de paroles le premier journaliste venu, lui montre qu'il possède, tant bien que mal, quelques notions de français, fait d'improbables contorsions pour immortaliser l'instant avec son gros Canon, chante du Garou de sa voix la plus grave. L'attente dans le cabinet du nouveau maire d'Ekaterinbourg ce jour-là se fait longue.

L'occasion de demander à Igor comment se passe le début de mandat de son édile de chef. Dès lors, l'assistant se fait plus grave. Parce que, « c'est difficile, dit-il. Evgueni Roïzman est tout seul. Les autres élus de la région sont tous au parti Russie Unie (la formation de Vladimir Poutine, ndlr) et font tout pour lui mettre des bâtons dans les roues. Vraiment, c'est difficile. Ils sont tous contre lui et tous corrompus !» C'est le moment que choisit Roïzman pour débouler au milieu de ses collaborateurs. Dans son immense bureau, monsieur le maire nous accorde quinze petites minutes.

On aurait imaginé le type plus abordable. De sweat-shirt et baskets pour seul apparat, comme lors de sa campagne électorale, Evgueni Roïzman est passé au costume sombre à fines rayures et sourit presque quand il grimace. Indéniablement, il en impose. Avec ses phrases sourdes qui commencent toutes par « vous voyez… », le nouveau maire de la capitale de la région de Sverdlovsk (Oural) explique qu'il n'est pas surpris de sa victoire. Il est bien le seul.

« Je le savais »

« Je le savais », insiste l'enfant du pays qui fut aussi député à la Douma de 2003 à 2008. « C'est ma ville, j'y suis né, j'y ai grandi, je le savais. » Le 8 septembre dernier, Evgueni Roïzman a tout simplement éjecté le candidat de Poutine aux Municipales d'Ekaterinbourg, quatrième ville de Russie. Un exploit : il est le seul à avoir vaincu Russie Unie dans une capitale de région. Avec 33,3 % des voix (contre 29 pour Yakov Silin, déjà vice-gouverneur de la région de Sverdlovsk), Roïzman a mis fin, dès le premier tour, à une tradition politique aux lignes immobiles.

Evgueni Roïzman dans son bureau de l'hôtel de ville © Arnaud Finistre

Avec un tel raffut, il fait peu de doute que l'homme ne s'est pas fait que des amis. À l'entendre, « pas du tout. Moscou s'est d'ailleurs contenté d'observer le scrutin de loin. Je ne subis aucune pression. » Pour Roïzman, tout ce qui compte aujourd'hui, c'est de réaliser un mandat « original » et, somme toute, de rester « un homme en dehors du système ».

Un pouvoir exécutif ambigu

Lui-même ne le nie pas, sa tache s'annonce ardue pour marquer d'une empreinte significative sa ville et ses administrés. Comme les autres communes de l'Oural, Ekaterinbourg doit composer avec, non pas un, mais deux chefs. Le maire, d'une part, qui fait ici surtout office de représentant. Et le « city manager », d'autre part, désigné par la Douma régionale, lequel a en réalité bien plus de pouvoir que le maire élu en ce qu'il a la main sur les finances de la ville. Un système de gouvernance qui s'avère problématique dès lors que maire et manager ne sont pas encartés de la même couleur. Soutenu par l'oligarque et homme politique Mikhaïl Prokhorov (parti Plateforme citoyenne), Roïzman doit composer avec un fidèle membre de Russie Unie, le parti au pouvoir.

Et déjà, l'opposant à Poutine doit faire des concessions. Hostile à la candidature d'Ekaterinbourg dans l'attribution de l'Exposition Universelle 2020, qui n'aurait apporté que des ennuis financiers à la ville, Roïzman tient par la suite un tout autre discours. « C'est très important pour nous d'accueillir l'Expo 2020 », expliquait-il avant l'attribution de l'organisation de l'événement à Dubaï.  « Ce sera un coup de pouce important pour le développement de la ville. Ekaterinbourg a un potentiel énorme, un potentiel de seconde ville de Russie (devant Saint-Pétersbourg, ndlr). » Quant au Mondial de foot 2018 – Eketarinbourg doit accueillir plusieurs matchs de la compétition, Roïzman ne critique plus le coût faramineux des travaux liés au nouveau stade et se contente d'éviter le sujet.

Icône mon amour

Ce bel homme de 51 ans est bien plus prolixe concernant le musée d'icônes russes – unique en Russie – qu'il a ouvert à Ekaterinbourg et où il donne à voir une impressionnante collection privée. Son côté esthète. C'est dans ce musée que nous le croisons le lendemain, bien plus souriant que la veille. Au rez-de-chaussée (une galerie d'art dédiée à des peintres locaux), Evgueni Roïzman est chez lui. Simple visite de proximité. À peine le temps d'envisager une photo ou deux du maire avec ses icônes chéries que déjà, il a disparu.

Rendez-vous est donné par Igor le surlendemain pour une dernière rencontre, à la bibliothèque municipale cette fois. Comme de coutume, entre deux blagues de son cru, l'assistant met en joug la première personne qui passe avec son appareil photo. Pendant ce temps-là, Roïzman est en réunion avec la directrice des lieux, semble-t-il. Cette fois, il nous accorde quelques minutes pour se faire tirer le portrait une fois la réunion terminée. Comme au premier jour, il est d'une gravité digne d'un lendemain d'attentat ou d'un western, au choix.

Ex-taulard amateur d'art activiste anti-drogue

Drôle de type ce Roïzman. Jusqu'à présent, il était surtout connu pour avoir créé une célèbre association à Ekaterinbourg voilà quinze ans (après avoir passé un an en prison pour des accusations de fraudes et de détention d'armes avant d'être, par la suite, innocenté), une association qui a maintenant son pendant dans d'autres régions de Russie, j'ai nommé la fondation « Ville sans drogue ». Son objet : traquer les narcotrafiquants et soigner les toxicomanes. Pour résumer, il s'agit d' « un soulèvement populaire contre les trafiquants de drogue. Avec plus de 5 500 opérations réussies contre les trafiquants, nous avons sauvé des milliers de personnes », explique calmement Roïzman. Lequel ne prend pas la peine d'évoquer les rumeurs, sans doute fondées, qui veulent que, au sein de la fondation, les patients toxicomanes soient internés de force, sevrés à la dure et, au final, mis en danger par des pratiques ultra-musclées. Aussi, on chuchote que le président de l'association flirte avec la mafia locale pour arriver à ses fins.

L'entrée du centre de rééducation pour hommes de l'association anti-drogues © Arnaud Finistre

Lorsque nous rendons visite à la fondation dans ses locaux du centre-ville, nous sommes cantonnés à une petite pièce attenante à une salle d'attente et dans laquelle un standardiste répond aux appels d'urgence. Ce dernier consent à nous orienter vers l'un des trois centres de rééducation que compte l'association à Ekaterinbourg, l'un étant dédié aux hommes, l'autre aux femmes, le dernier aux mineurs. C'est le premier que nous visiterons en périphérie de la ville. Avant de se mettre en route, nous remarquons ce qui semblent être une mère et sa fille, assises dans la salle d'attente. L'adolescente est en larmes, sa mère ne bronche pas. Soudain, un activiste qui ressemble davantage à un agent de sécurité surgit d'une pièce voisine, se dirige d'un pas menaçant vers toutes deux et fait signe à la mère de venir. Visage terrorisé de la jeune fille. Sa mère va tout raconter, semble-t-elle redouter.

« On trouve facilement de la drogue à Ekaterinbourg, c'est bien connu »

Le responsable du centre de rééducation pour hommes a été prévenu de notre visite. Derrière un large portail grillagé, un énorme chien montre les dents. Son maître fait le nécessaire pour nous laisser nous frayer un passage. À l'intérieur, l'un des surveillants nous retient dans son bureau pour nous expliquer le fonctionnement du centre. Nous on voudrait parler aux patients. « Ici, les ex-toxicomanes ont déjà dépassé la période de sevrage. Ils sont alors placés en semi-liberté pour un certain temps dans ce lieu de rééducation », explique-t-il. Ce dernier n'est pas peu fier de nous montrer la petite chapelle que l'on a construite au fond du jardin ainsi que le bania (bain russe, ndlr), près de l'entrée du centre.

L'une des chambres du centre de rééducation pour hommes © Arnaud Finistre

Un long couloir dessert les chambres de quatre lits, à droite la salle à manger, au fond la cuisine, à l'opposé la salle de musculation. Il y a mieux comme endroit. Il y a pire. Une chambre en particulier attire l'attention : c'est la chambre de mise en quarantaine. Des dizaines de lits superposés y sont amoncelés derrière une grille de fer qui ferme à clé. Pour ceux qui n'en ont pas fini avec la période de sevrage, semble-t-il. Petit à petit, l'atmosphère se détend quelque peu et les patients malgré eux ne fuient plus l'appareil photo.

La chambre de mise en quarantaine © Arnaud Finistre

Andreï est biélorusse. Ici, dans la cuisine du centre de rééducation © Arnaud Finistre

Andreï est biélorusse. Ce qu'il fait ici : « je me suis fait attraper alors que je venais de Minsk chercher de la drogue. On en trouve facilement à Ekaterinbourg, c'est bien connu. Je vais rester un peu ici et ensuite je retournerai en Biélorussie ». Ilya lui, passe son temps à la salle de sport. Comme la plupart des patients ici, il arbore un tee-shirt flanqué d'un dauphin sur le cœur, le logo de la fondation Roïzman. Son dos porte aussi le slogan de l'association. Un slogan que l'on a bien du mal à expliquer : « La force dans la vérité. »  

Dans la salle de musculation du centre de rééducation © Arnaud Finistre