Février 1917 : quand l’Eglise préférait la révolution

Par ALEXEÏ MICHINE

On aurait pu penser que l’Église, cette force conservatrice, allait rejeter les changements radicaux de modèle social, la démocratisation et la sécularisation qui accompagnent toujours le passage à un régime de type républicain. Mais le Gouvernement provisoire de février 1917 n’est pas encore celui des Soviets et leur athéisme radical. 

Les idéaux véhiculés en février 1917, l’Eglise orthodoxe russe s’en accommode. C’est d’un œil neutre qu’elle envisage la chute du régime tsariste. Neutre, voire favorable. La raison du soutien de l’Eglise à la révolution, c’est d’abord un certain mécontentement dans les rangs du clergé depuis l’époque de Pierre-le-Grand, mécontentement qui tend à grandir depuis ce temps devant la subordination évidente de l’Eglise à l’Etat et au pouvoir impérial. Sous Pierre-le-Grand, des réformes privent l’Eglise de toute autonomie. Le Patriarcat est aboli et remplacé par le Saint-synode, un organe laïc qui régente l’activité de l’Église orthodoxe russe. Au cours des deux siècles suivants, l’Église ne parvient pas à reconquérir le terrain perdu, mais personne n’oublie ces mots du patriarche Nikon : « Le sacerdoce est supérieur à l’empire ».

Les positions des membres du Synode, celles de son dirigeant (l’« ober-prokuror »), celles des hauts responsables du clergé et même celles des simples prêtres divergent. Dès le début du XXème siècle, des membres de l’Église participent à l’agitation révolutionnaire, comme le pope Gapone, lors de la première révolution russe, témoignant ainsi de la prise de conscience chez certains religieux éduqués du caractère injuste et archaïque du régime en place. Par ailleurs, de nombreux religieux s’associent de plus en plus souvent aux ouvriers et aux paysans et voient d’un œil favorable et compatissant leurs exigences de changement. Tout ceci concourt évidemment au recul de l’autorité de Nicolas II, aux yeux d’un groupe social qui, pourtant, paraît privilégié.


Le pope Gapone d'adressant à des ouvriers (DR)

L’Eglise nourrit certes de tout temps une posture très conformiste, de manière quasi-systématique et ce quelle que soit la nature du régime en place. Il est facile de l’expliquer par la relation de dépendance de l’Église vis-à-vis de l’État, en particulier à l’époque tsariste. S’élever ouvertement contre le pouvoir en place ? Les conséquences auraient été désastreuses pour l’Église. Mais dans le cas de février 1917, s’opposer au nouveau gouvernement aurait été totalement absurde. Rappelons que, même durant l’époque soviétique, particulièrement difficile pour l’orthodoxie, une partie du clergé mettra en place un mouvement « rénovationiste », qui sera par la suite suivi par l’Eglise toute entière. Finalement, cette dernière fera le premier pas et finira par trouver un terrain d’entente avec les autorités communistes. Dès le début de la Première Guerre mondiale, l’Église orthodoxe adopte une posture patriotique, similaire à sa position dans toutes les guerres entreprises par la Russie par le passé. Dans ce contexte de soumission totale aux intérêts de l’État, aucun autre comportement n’est envisageable.

Néanmoins, l’Église s’efforce, comme elle le peut, d’enrayer différentes tendances négatives apparues durant la guerre. Ainsi, le journal Kopeïka écrit-il, le 24 février 1917, que l’archevêque de Podolsk a décidé d’excommunier quiconque qui se rendrait coupable de pillage et de spéculation sur les prix, ce qui n'est pas sans effet, compte tenu de l’importance de la religion dans les milieux paysans. Cela n’empêche pas une bonne partie de la société de se dire mécontente en raison de la faible implication de l’Eglise en période de guerre et de son manque de prise de responsabilités en dépit de ses énormes ressources. Le 2 février 1917, le journal Malenkaïa Gazeta publié à Petrograd se demande pourquoi les monastères ne sont pas mobilisés :

« D’ailleurs, quelles perspectives et quelles possibilités les monastères offrent-ils pour organiser l’activité de l’arrière-pays ! Tout s’y trouve : le capital, les gens, et des parcelles de terre gigantesques. Et cependant, l’historien de cette guerre aura bien peu à dire sur les monastères », ironise alors l’auteur de l’article.

Il est vrai que, alors que toutes les couches de la société et tous les organes de l’État versent leur écot à la défense du pays, l’Église, bien souvent, et les monastères en particulier ne mettent pas beaucoup de cœur à l’ouvrage. C’est alors qu’à Petrograd, les troubles naissants jettent une lumière crue sur la véritable attitude du clergé en cette période. Malgré les articles publiés dans les Nouvelles de l’Église qui appellent à défendre la monarchie, et malgré l’installation dans certains clochers de mitrailleuses visant à réprimer le soulèvement, il ne se trouve quasiment plus dans les rangs du clergé aucun partisan du pouvoir tsariste. Durant ces journées de février, il règne au Saint-Synode « un silence de cimetière », comme le note l’aumônier en chef de la marine, G. Chavelski. Les membres du Saint-Synode continuent de gérer les affaires courantes : mariages, divorces, retraites. Néanmoins, ce relatif silence cache un sentiment général antimonarchique et les actions du Saint-Synode semblent surtout témoigner d’une résignation devant des évènements attendus depuis longtemps. Seule une minorité de ses membres se prononce encore pour la défense de la monarchie.

Un retour en puissance temporaire
Les hauts dignitaires de l’Église sont les mieux disposés envers le nouveau gouvernement. L’ober-prokuror, G.V. Lvov, n’est-il pas lui-même nommé chef du Gouvernement provisoire ? Le Saint-Synode, débarrassé du contrôle de l’État, devient encore plus puissant et entretient son indépendance contrairement à l’époque impériale. Vu sous cet angle, son soutien à la révolution est bien compréhensible. Dans les souvenirs d’un certain Denissov, membre du bureau synodal de Moscou, on lit que :

« Les jeunes moines et les « pères »  libéraux étaient ravis, on ne sait de quoi, et se pavanaient comme si l’on venait de leur faire l’aumône. Les vieux « anciens » des monastères et les vénérables archiprêtres, rompus aux intrigues d’Église, se comportaient de façon évasive et se muraient dans un silence menaçant. Le bas-clergé ne tenait plus en place, on chantait à voix basse des chants révolutionnaires, allait aux manifestations et y prenait parfois même la parole devant toute la canaille de la capitale, qui avait soif de changement. »

Presque tous les représentants de l’Église exhortent leurs ouailles à obéir aux nouvelles autorités, les présentant comme le successeur logique des tsars : Nicolas II a abdiqué en faveur de Mikhaïl Alexandrovitch, jusqu’à ce que celui-ci abdique à son tour et remette le pouvoir au Parlement, dont les membres du Gouvernement provisoire sont issus. Le soutien au nouveau gouvernement ou, au contraire, la fidélité à l’ancien régime n’ont pas grand-chose à voir avec la position administrative ou la richesse des membres du clergé. Les deux attitudes coexistent tout autant dans les plus hautes sphères de l’Église que parmi ses représentants les plus humbles. Ainsi, le 3 mars, Kornelii, évêque de Rybinsk et vicaire de Iaroslavl, prononce un sermon dans lequel il se range clairement aux côtés du nouveau gouvernement :

 « Nous sommes tous inquiets des tristes nouvelles sur les terribles luttes intestines se déroulant à Petrograd. Le gouvernement du tsar en est totalement responsable. La volonté du peuple l’a déjà renversé car il n’a pas rempli sa mission et a laissé le pays en proie à la famine et aux troubles. La Douma a obéi aux exigences du peuple et a élu un nouveau gouvernement, formé de représentants du peuple, qui mènera le peuple et l’armée russes sur le chemin de la victoire et de la gloire ». Le même accuse plus loin l’ancien gouvernement  d’être responsable des défaites militaires passées.

Le même jour, dans la lointaine ville de Sarapoul-sur-la-Kama, Ambrosii, vicaire du diocèse de Viatka et évêque de Sarapoul et Elabouga, chante les louanges du tsar et de la tsarine qui viennent d’abdiquer. À la suite de ce sermon, des représentants de toutes les couches de la population iront se plaindre de lui auprès du Saint-Synode : le prêtre sera démis de ses fonctions. Ce dernier cas témoigne encore de l’absence de soutien significatif du peuple au pouvoir tsariste : en effet, le lendemain de l’abdication, plus personne ne veut entendre prononcer de grands discours sur l’empereur. L’adresse des membres du Saint-Synode du 29 mars, qui encourage le peuple à souscrire à « l’emprunt de la liberté » (une collecte de fonds pour améliorer les capacités de l’armée), est particulièrement lourde de sens quant au changement d’attitude du clergé et son soutien au Gouvernement provisoire :

« Notre Patrie vit de grands jours »
 Tout dans notre vie se produit par la volonté de Dieu. Notre Patrie vit de grands jours. L’ancien gouvernement a mené la Russie au bord du précipice. Quelque chose d’incroyable s’est produit : la Grande Russie, qui nourrissait toute l’Europe, une fois en guerre, alors que l’on eut cru que, toutes les exportations de pain arrêtées, il y aurait du pain pour tous à profusion, manque en réalité cruellement de ce pain et subit par endroits une véritable famine ».

Le texte intégral de cet appel tente de propager l’idée d'une incapacité du pouvoir impérial à assurer un approvisionnement normal de nourriture à destination de la population ou encore à organiser une défense efficace sur le front. Un passage intéressant de ce discours souligne le fait que la situation actuelle n’en est pas moins largement préférable à l’occupation allemande. Et puis :

« Les Allemands voient bien que la nouvelle Russie est pour eux un ennemi bien plus dangereux que l’ancienne ne l’était, lorsque l’ancien gouvernement leur vendait la Russie. C’est pourquoi ils concentrent tous leurs efforts à nous vaincre, à nous ramener à l’ancien régime. Peut-être même rêvent-ils de nommer un prince allemand Tsar de Russie ».

Tout pouvoir au peuple
Cette citation illustre bien le brusque changement de rhétorique de l’Église orthodoxe, laquelle n’est pas avare de suppositions lorsqu’il s’agit de nourrir le mécontentement populaire envers « la tsarine allemande ». La plus à gauche de toutes les organisations religieuses est alors « L’Union panrusse du clergé démocratique et des laïcs », qui exige une démocratisation massive de la vie du pays. Elle jouera un rôle important dans le Congrès panrusse du clergé et des laïcs, qui se tiendra en juillet 1917, et lors duquel on entend prononcer ces mots :

« Bien que l’Église chrétienne puisse exister quelle que soit la forme du gouvernement, nous considérons comme le plus adapté aux idées chrétiennes sur la personne humaine et la place de l’Église un gouvernement dans lequel le pouvoir du peuple est total ».

Par ailleurs, il est intéressant de se pencher sur la perception de l’Église par le peuple de l’époque. On s’aperçoit que l’institution inspire de plus en plus de sentiments négatifs à la population. De plus en plus, la foi s’accompagne dans la conscience populaire d’une colère envers l’Église, considérée comme un allié de l’ancien régime. Sans aucun doute, les persécutions du futur pouvoir soviétique contre l’orthodoxie n’auraient jamais eu un tel succès autrement qu’avec la participation active de la population. Il faut dire que l’Église et ses représentants donnent parfois de réelles occasions au peuple de penser ainsi… Le 23 février 1917, Malenkaïa Gazeta raconte que le curé de l’Église œcuménique de Bolchaïa Okhta passe régulièrement sous silence les plaintes de ses employés.

L’un des événements les plus marquants impliquant l’Eglise à Petrograd en 1917 se produira rue Chpalernaïa : une maison d’arrêt est mise à sac. Les prisonniers libérés entreprennent alors de piller la chapelle attenante aux lieux et une grande partie des biens sont volés ou détruits. De nombreuses chapelles subissent le même sort, aussi bien dans la capitale qu’en province, même cela ne devient pas une réelle habitude, comme on peut l’observer durant les dernières années de la guerre civile. En général, cette aversion pour l’Église reste modérée. Le pillage de la rue Chpalernaïa s’explique plus probablement par la haine de la population envers la prison tsariste que par un sentiment strictement anti-religieux.

L’Église orthodoxe russe mettra fin au Saint-Synode en novembre 1917 (le Synode est officiellement dissout dès le 25 juillet et remplacé par un Ministère des affaires religieuses) et le Patriarcat sera refondé. Deux mois après la révolution des bolcheviks, fin 1917, le décret séparant l’Église de l’État est adopté, qui précède une page tragique de l’Histoire de l’Église.

Cet article initialement paru en russe sur le site de notre partenaire www.1917daily.ru a été traduit par Léo Vidal-Giraud.