Le futur d'une illusion

Par EMMANUEL GRYNSZPAN

Droit au futur est l’unique exposition russe qui a présenté les regards croisés d’artistes russes et occidentaux contemporains sur la révolution de 1917. Sujet dérangeant ? Organisée à la sauvette dans un musée peu connu de Saint-Pétersbourg, l’exposition n’aura duré que trois semaines…

Que pensent les artistes contemporains russe de la révolution ? Quelle vision en ont-ils ? En ces temps de commémoration (un peu forcée) du centenaire de la révolution bolchévique, la question tombe sous le sens. Mais elle serait restée sans écho si le méconnu Musée des XX-XXIèmes siècles (“MISP”, dépendant de la mairie de Saint-Pétersbourg) n’avait pas pris le taureau par les cornes. Aucune autre manifestation n'a proposé de regard contemporain sur la révolution.

L’exposition Droit au futur offre un espace d’expression à une soixantaine d’artistes sélectionnés par la commissaire du musée, Polina Slepenkova, sur une idée d’Aphrodite Oikonomidou, commissaire grecque indépendante. Des artistes russes de premier plan (Boulatov, Osmolovsky, Drozd, Sokol, Ragimov, Pushnitsky, Pliush, Chelushkin) ont prêté des œuvres préexistantes. Le musée n’ayant pas pu dégager des fonds pour commander des œuvres, seule une poignée ont accepté de créer spécialement pour Droit au futur (Borodkin, Pozin, Remishevsky; Ivanov, Sitnikov, TIshin, Shalina). Les artistes grecs et italiens (une vingtaine) se sont montrés plus généreux : presque toutes les œuvres présentées ont été spécialement créées pour l’occasion. 

La commissaire Polina Slepenkova établit une typologie des relations à la révolution (« égocentrique, socio-centrique et cosmo-centrique ») pour expliquer l’agencement des œuvres dans les trois salles du musée. En fait, seule la première salle offre une logique évidente : des œuvres russes remontant aux années 70-90. La présence de la révolution y est le plus souvent très allégorique. 


Ivan Sotnikov, Remake (2008)

Zaven Arshakunin botte en touche avec une révolution banalisée par sa commémoration répétitive, avec Feux d’artifice festif 1987 (pour le 70ème anniversaire de la révolution). Viatchelsav Afontsev convoque le mythe grec, la référence aux maîtres classiques et le grotesque dans Odyssée (1989). Conceptuel, Boulatov pose ses mots en double symétrie Vers le haut, vers le bas (2012) en noir et blanc, soulignant des perceptions radicalement opposées de l’événement. Vladimir Tabanin, dans sa Perestroïka (2013), montre une babouchka à la poitrine alourdie par les médailles, recourbée sur ses béquilles, malheureuse comme une pierre. Sur fond de bacchanale hystérique (mais en couleurs pâles) observée par les profils impassibles de trois chefs d’État : Brejnev, Gorbatchev, Eltsine. Mais s’agit-il bien ici de révolution ? Non, nous sommes à la sortie de la révolution et un peu hors-sujet. Seul Ivan Sotnikov, avec son Remake (2008) de la célèbre pyramide de crânes peinte par Verechtchaguine, ose une évaluation à la fois claire et factuelle. Mais c’est moins l’évaluation de l’artiste que celle du commissaire plaçant un peu arbitrairement l’œuvre dans un contexte de révolution.

Gare à la polémique
Pourtant, les concepteurs de Droit au futur prennent des pincettes pour éviter toute polémique politique. « La conception [de l’exposition] ne contient pas de critères d’évaluation [de la révolution] », se défend d’emblée Marina Djigarkhanian, commissaire principale. Comme si le sujet était trop brûlant (on sait à quel point le pouvoir russe actuel vit dans la phobie d’une révolution), trop proche pour porter un jugement. Comme si le sang des rouges et des blancs était encore tiède. Polina Slepenkova se défend de toute censure ou d’auto-censure. « Notre intention est apolitique, que devrions-nous craindre ? ». Rien, si ce n’est la reconstruction impromptue du musée, qui a écourté de deux semaines une exposition déjà sous-médiatisée (la presse fédérale n’en a pas parlé). 

Si les Russes sont d’évidence fatigués voire mal à l’aise avec leur révolution, leurs confrères européens n’ont pas ces préventions. Le regard de ces derniers est empreint de fraîcheur, voire de naïveté, parfois même d’engagement sans équivoque (C’est la révolution (2016) de l’italien Francesco Lopomo glorifie un Lénine n’ayant pas pris une ride). D’angles différents (2015), de Stelios Faitakis jette, dans une perspective postmoderne, des manifestants contemporains dans le format archaïque d’une icône du XIème siècle. S.L.K.J.P. (2014) voit Staline, Lénine, Kalinine, Jackson Pollock ; figuration et abstraction ; politique et arts mains dans la main sous le pinceau de Natassa Poulantza. 


Anatoli Osmolovsky, Portraits de révolutionnaires morts

L’humour reste la stratégie favorite des Russes afin de prendre de la distance par rapport aux thèmes épineux. Mikhaïl Karasik s’amuse à imaginer une utopie suprématiste : Malevitch remplace Lénine dans son mausolée avec Pour la mort de Casimir Malevitch (2008). Khaim Sokol joue à animer une foule de balayeurs immigrés dans une vidéo-performance remontant à 2012. Les mouvements de foule clairement inspirés d’Eisenstein (Octobre) transposent dans le présent l’enthousiasme du soulèvement pour l’égalité, avec une bonne dose d’ironie et sans aucune appétence pour la violence. Anatoli Osmolovsky (accusé par certains d’avoir effectué un virage conservateur) choisit l’humour noir en plantant les têtes sur des piques : Lénine, Staline, Trotsky, Marx, Engels, Mao. Portraits de révolutionnaires morts, sous-titré C’est vous qui l’avez fait ? Non, c’est vous tiré de la fameuse réplique de Picasso à un nazi à propos de son tableau Guernica. Osmolovsky se désole en fait de la destruction des statues communistes dans l’ex-bloc de l’Est. 

La perspective historique se fait aussi cinglante. Dans Le pavé est l’arme du prolétariat (2017), Sergueï Borodkin ironise sur un cliché soviétique selon lequel il est un temps pour jeter les pavés et un temps pour paver la route vers le futur radieux. En l’occurence, l’installation montre un bras tendu sous les pavés. Un bras de noyé. Achevée il y bien longtemps, la révolution a en fait abouti à l’ensevelissement du prolétariat. Sous les pavés, la plèbe.

L'exposition Droit au futur, s'est tenue du 26 octobre au 19 novembre 2017.
Site de l’exposition