Kazan, ville start-up et millénaire

Par LUKAS AUBIN

Des onze villes hôtesses de la Coupe du monde en Russie, Kazan est première de la classe. Située sur la route du transsibérien, en plein cœur du bassin industriel de la Volga, la capitale de la république du Tatarstan brille aussi bien grâce à ses coupoles dorées et ses minarets que grâce à ses infrastructures sportives ultra-modernes. 


Le Zilant, créature légendaire apparentée aux dragons et aux vouivres. Depuis 1730, il est le symbole de Kazan (Photo Lukas Aubin).

Terreau multiethnique, multiconfessionnel et multiculturel, Kazan est une ville biface : orthodoxe et musulmane à la fois, russe et tatare, moderne et traditionnelle. La capitale du Tatarstan, république de la Fédération de Russie, joue depuis des siècles sur cette double identité. Et dans un pays qui compte plus de 20 millions de musulmans, Kazan fait figure de vitrine.

« La capitale du sport de la Russie »
Contre toute attente, alors que l’URSS s’effondre et que la Tchétchénie prend feu, Kazan réussit à faire de sa diversité culturelle une force. Terre d'union entre l'orient et l'occident, elle est aujourd'hui un exemple de vivre ensemble et de modernité au cœur de la Russie. À ce titre, la ville s'est vue décerner toutes sortes de surnoms officiels et officieux : « troisième capitale de la Russie », « centre religieux musulman », « ville universitaire », etc. Mais si la notoriété de Kazan dépasse les frontières du Tatarstan, c'est autant pour ses charmes et son exotisme singulier que pour sa place centrale dans le sport mondial. En 2013, peu avant les Universiades organisées par Kazan, Vladimir Poutine n'hésite pas à déclarer que la ville est en passe de devenir la « capitale du sport de la Russie ». Prononcé quelques mois avant les JO de Sotchi 2014, l'éloge fait encore son effet aujourd'hui.


Le stade de football central à Kazan (Photo Lukas Aubin).

Kazan et « le mirage de l'histoire »
Si le profil actuel de la ville est régulièrement relayé dans la presse, son histoire est plus méconnue. Officiellement, elle est créée en 1005 par les Tatars de la Horde d'or ou les Bulgares de la Volga. Officieusement, certains historiens lui attribuent une naissance plus tardive – au XIIème siècle – mais l'opportunité d’apparaître comme l'aînée de sa rivale moscovite est trop belle. Une rivalité qui remonte à plusieurs siècles, puisque c'est en 1552 que le Khanat de Kazan est intégré de force à la Russie par Ivan le Terrible, après trois campagnes militaires successives et un siège sanglant. C'est la première fois de son histoire que la Russie annexe une région peuplée de non-Russes.

Détruite puis reconstruite, Kazan devient dans les siècles qui suivent un carrefour commercial de grande importance. Sa situation géographique stratégique – à la frontière entre l'orient et l'occident et au bord de la Volga – la rend de plus en plus attractive. La ville prospère tant et si bien qu'elle inspire et attire des écrivains et voyageurs étrangers. Au début du XIXème siècle, le voyageur anglais Edward P. Turnerelli se montre dithyrambique. Il décrit alors Kazan comme « la première des villes de province en Russie ». Pour lui, elle rivalise avec St-Pétersbourg « par l'élégance et le raffinement de sa société, la splendeur intérieure de ses maisons, le luxe de son genre de vie, l'appareil de ses divertissements sociaux, la richesses de ses équipages, – une ville enfin, surpassant la métropole en hospitalité, et il faut bien en convenir aussi, en extravagance et en dissipation ».


La mosquée Koul-Charif et le kremlin (Photo Lukas Aubin).

Quelques années plus tard, Alexandre Dumas père corrobore ces propos. Il raconte que Kazan est de ces villes « que l'on voit à travers le mirage de l'histoire » où « ses souvenirs tatars sont encore si frais que l'on ne peut s'habituer à voir en elle une ville russe, bien qu'elle en partage le désordre ».

D'une révolution à l'autre
C’est le temps de la révolution russe, de la guerre civile et de l'avènement de l'URSS. Toujours à cause de sa situation géographique, Kazan fait office de zone tampon entre les rouges et les blancs. Aux mains des contre-révolutionnaires tsaristes en 1918, elle est le théâtre de la première grande bataille remportée par les bolchéviques durant la guerre civile.

Alors que les bolchéviques gagnent la guerre, les Tatars se déchirent politiquement entre indépendance et intégration à la nouvelle Union soviétique. Ce sont finalement les communistes tatars qui auront le dernier mot en brandissant la politique de « fédéralisme ethnique » avancée par les bolchéviques. C'est ainsi qu'en 1920, la République socialiste soviétique autonome tatare (ASSR) est créée.


Dans une rue de Kazan (Photo Lukas Aubin).

Kazan a échappé à la destruction durant la Grande Guerre patriotique : le rôle économique de la ville et de la région prend de l'importance à mesure que des puits de pétrole sont découverts et exploités. En 1966, la région extrait par exemple 32,5% du pétrole de toute l'URSS. Néanmoins, la colère gronde parmi les Tatars. Ségrégués, ces derniers sont relégués en banlieue de Kazan ou dans les campagnes alentour et leur culture est délaissée. Ecartés des activités politiques et économiques locales au profit des Russes, ils ont déserté le centre-ville.

Une république frondeuse
Aussi, le 30 août 1990, alors que l'URSS implose, les autorités locales du Tatarstan proclament l'indépendance. Mintimer Chaïmiev est élu président de la République du Tatarstan le 12 juin 1991. Il sait qu'il doit faire ses preuves aux yeux des Tatars et son premier fait d'arme est de taille : il refuse de signer le traité fédéral russe du 31 mars 1992 après avoir fait approuver la souveraineté de la République par référendum une dizaine de jours auparavant. Ainsi, de 1991 à 1994, le Tatarstan cherche à s'affirmer en tant que nation quand Moscou souhaite le retenir.


Kazan, Tennis Academy (Photo Lukas Aubin).

Finalement, après quatre années d'expérience semi-indépendante, le président Chaïmiev signe le 15 février 1994 « un traité sur la délimitation des domaines de compétence et la délégation réciproque d’attributions entre les organes du pouvoir d’Etat de la Fédération de Russie et les organes du pouvoir d’Etat de la République du Tatarstan », entérinant de jure le retour du Tatarstan dans le giron russe. Si les négociations sont rudes, la république réussit à négocier la plus grande marge de manœuvre économique et financière de toute la Russie. Cette altérité tatare, chère à Chaïmev, est précieuse aux yeux des autorités fédérales : voilà une caution multiethnique d'une Russie pacifiée au lendemain des deux guerres de Tchétchénie. Le président Poutine ira même jusqu'à prononcer un discours en tatar lors de l'anniversaire du millénaire de Kazan en 2005.

La fin de la voie tatare ?
Si le Tatarstan a acquis la réputation de république frondeuse, elle n'échappe pas, néanmoins, à la restructuration de la verticale du pouvoir entreprise par Vladimir Poutine à son arrivée à la tête de l'Etat russe. Les années 2000 et 2010 sont désastreuses pour l'indépendance du Tatarstan qui se réduit comme peau de chagrin au fil des décrets (2000, 2005, 2007, 2017). A tel point que le mot « souveraineté » disparaît du nouveau traité. C'est durant cette période de difficultés que Mintimer Chaïmiev dévoile un peu plus ses talents de gymnaste politique, en réussissant à obtenir l'officialisation de la langue tatare au sommet de la république. Désormais, le président du Tatarstan devra maitriser la langue tatare pour être élu. Si cette mesure est un pas important pour garantir la préservation de la culture locale, elle est également le symbole des concessions effectuées par Chaïmiev qui semble marcher sur le fil de l'équilibriste, penchant tantôt vers Moscou, tantôt vers le Tatarstan.


Lors d'un match de foot de l'équipe de la ville, le FK Rubin Kazan (Photo Lukas Aubin).

Quand Chaïmiev quitte le pouvoir en 2010, il laisse cependant un bilan mitigé derrière lui. Héraut, aux yeux de beaucoup, du redressement du Tatarstan, il apparaît dans un même temps comme un traitre pour certains, en cela qu’il n'a pas su tirer profit du temps court de l'histoire pour affirmer suffisamment l'indépendance de la République.

Très symboliquement, Mintimer Chaïmiev est remplacé par Rustam Minnikhannov sur proposition de Dmitri Medvedev, alors président de la Fédération de Russie. Enfin, en octobre 2017, le couperet tombe. Le Kremlin met fin au statut spécial d'autonomie dont le Tatarstan jouissait depuis la chute de l'URSS. Voilà qui signe notamment la fin de l'enseignement obligatoire du tatar dans les écoles.

« Vous avez Shalom. Nous avons Salam ! »
Mais cette décision de Moscou signe-t-elle la fin de la voie tatare ? Pas tout à fait. Aujourd'hui, Kazan et la Tatarstan s'imposent sur l’échiquier mondial comme un centre incontournable à deux niveaux : la religion et le sport. Autrefois sujet de discorde, la religion est désormais un atout maître pour le Tatarstan. Véritable creuset religieux, ethnique ou encore linguistique, Kazan jouit d'une réputation particulièrement positive à l'internationale. Les autorités locales vantent régulièrement les mérites du Tatarstan où cohabitent Tatars, Russes, musulmans et orthodoxes dans le respect et la tolérance. « Il n'y a guère que l'alcool qui nous sépare, et encore... », plaisantait un jour Dima, un Russe de Kazan, orthodoxe et chauffeur de taxi de son état.


Vue de la ville de Kazan en hiver (Photo Lukas Aubin).

Rustam Minnikhannov, l'actuel président du Tatarstan, ne compte visiblement pas s'arrêter en si bon chemin. Le 8 novembre 2017, à l'occasion de l'ouverture d'un centre de la Torah à Kazan, il a déclaré dans un tonnerre d'applaudissements : « Vous avez Shalom. Nous avons Salam ! ». Maître de la punchline et du symbole, le président Tatar ne dissimule pas son objectif ultime : faire de la région un exemple.

Côté sport tout du moins, les autorités locales n'ont pas perdu espoir d'être à nouveau au centre de toutes les attentions. Elles répètent comme un mantra à qui veut l'entendre qu'elles souhaitent accueillir les JO d'été, le plus grand événement sportif de la planète. En attendant, nul doute que la Coupe du monde de football 2018 sera une fois de plus l'occasion pour Kazan de briller par son incroyable diversité.


Statue de nageur à Kazan (Photo Lukas Aubin).