Scène

Kvartira : dans l'intimité du théâtre inclusif russe

Par GABRIEL ERTLÉ

Ils encourent parfois la censure politique et religieuse : les théâtres indépendants de Russie tâchent de présenter des œuvres avant-gardistes et en phase avec le réel. Le théâtre inclusif Kvartira, à Saint-Pétersbourg, fait partie de cette nouvelle génération de lieux culturels débordants de créativité.

Au cœur de Saint-Pétersbourg, dans une petite cour intérieure située non loin du quai de la rivière Moïka, il est niché là - au troisième étage de l’immeuble : le théâtre inclusif Kvartira (traduire par « appartement », en français). Poussez la porte, c’est alors que se découvre un petit appartement sorti tout droit du Leningrad (ex-Saint-Pétersbourg) des années 1970, avec ses bibelots divers, sa vaisselle, ses livres et ses jouets soviétiques aux couleurs acidulées.


A gauche, Boris Pavlovitch (directeur artistique) et Anton (acteur), Photo DR.
 

C’est dans cet espace chaleureux, qui contraste d’emblée avec une fin d’après-midi morose s'affaissant sous la neige fondue d’un ciel hivernal, que la conteuse française Hélène Mallet a décidé de s’installer, en décembre 2018, pour mettre en scène sa pièce La fabrique d’histoires.

Kvartira, c’est un tout jeune théâtre, ouvert en 2017, par le directeur artistique Boris Pavlovich, lequel explore les possibilités de communication entre acteurs professionnels, musiciens et acteurs non-professionnels souffrant de handicaps, afin de développer l’univers créatif de ces derniers et de les aider à devenir eux aussi des auteurs et interprètes à part entière. C’est dans ce contexte qu’est intervenue la collaboration entre Hélène Mallet et Kvartira. Plusieurs mois durant, neufs acteurs professionnels ont ainsi travaillé main dans la main avec neuf acteurs porteurs d’un handicap mental – особенный, assobiéni en russe, littéralement « particulier, spécial, exceptionnel » – pour faire naître des histoires, des rêves, des aventures pensées par ces acteurs aux besoins particuliers. Hélène Mallet a su cependant apporter à la pièce cette liberté de raconter les histoires et lui confier le pouvoir de « briser le quatrième mur » grâce à sa formation de conteuse.


Au centre et assise, la conteuse française Hélène Mallet pendant les répétitions (Photo DR)

C’est soir de représentation : les spectateurs pénètrent dans le vestibule de l’appartement, se déchaussent et enfilent une paire de chaussons, conformément à la tradition russe. La pièce n’a pas encore commencé que les acteurs s’échauffent déjà en compagnie des spectateurs, grâce à divers jeux d’improvisations. C’est Hélène Mallet qui ouvre le bal, en continuant d’interagir avec le public, constitué d’une quinzaine de personnes assises sur des chaises dans le salon qui fait face à la scène. Vont ensuite se suivre plusieurs binômes constitués d’un acteur amateur, qui raconte une histoire qu’il a imaginée et d’un acteur professionnel, présent pour épauler et relancer son binôme en cas de besoin. Le spectateur s’attache rapidement aux acteurs : de fortes personnalités se détachent dès les premières minutes, qu’il s’agisse d’Anton, euphorique et plein d’énergie ou de Maksim, qui se signe cinq fois avant de monter sur scène, ou encore d’Akim, colosse barbu à la présence imposante dont la douceur n’est pas sans rappeler celle du Lennie Small de Steinbeck. Le spectateur ressent une vive émotion à la vue de ces acteurs plus ou moins aguerris partageant tous le même plaisir unique de devenir quelqu'un d'autre en jouant un rôle, en offrant au public une autre version d'eux-mêmes, en suscitant le rire, l'admiration, la complicité, et le terme de théâtre inclusif prend tout son sens. Pour Hélène Mallet, « le projet de Kvartira n’est pas d’appuyer sur les différences entre nous mais plutôt de mettre en évidence le plaisir commun que nous avons tous à raconter et à écouter des histoires ».

La représentation touche à sa fin et les spectateurs sont invités à partager un thé et une part de gâteau avec les comédiens. Un œil posé sur les tasses en émail d’Anton et de Pavel qui s’entrechoquent pour se congratuler de leur prestation, Hélène Mallet se confie alors : « tous les acteurs prennent du plaisir et sont de plus en plus à l’aise depuis la première représentation de La fabrique d’histoires ». Cela dans un pays où les structures aidant et accompagnant les personnes qui souffrent d’un handicap mental sont rares. Chaque répétition, chaque spectacle donné au théâtre Kvartira est suivi par un psycholoque et un art thérapeute qui observent le travail des acteurs de leur point de vue extérieur au monde du théâtre. L’ambition de la pièce est d’ailleurs, à terme, d’être présentée dans d’autres centres culturels, afin de « familiariser les acteurs avec le monde extérieur et leur donner une plus large visibilité, dans une société où ils demeurent encore très largement invisibles. »


Anton, acteur (Photo DR)

Ce volet social est essentiel pour Nika Parhomovska, productrice de Kvartira. Les acteurs handicapés ne sont généralement pas les bienvenus dans les théâtres russes. C’est grâce à elle, et à son directeur artistique Boris Pavlovich, que Kvartira a pu se hisser au rang des théâtres contemporains les plus en vogue de Saint-Pétersbourg. Conversations, une autre pièce au répertoire de Kvartira, est d’ailleurs actuellement en lice pour l’édition 2019 du prestigieux festival russe Золотая Маска, « Le Masque d’Or », pour le prix de la meilleure mise en scène.

Et si Kvartira a su tirer son épingle du jeu, cela n’enlève rien à la difficulté pour les théâtres indépendants de survivre au pays de Gogol et Pouchkine. Même si le ministre russe de la culture, Vladimir Medinsky, annonçait fièrement en 2017 que le théâtre russe ne s’était jamais aussi bien porté depuis la chute de l’Union soviétique, avec plus de 38 millions de spectateurs pour l’année 2017, un gouffre sépare toujours les théâtres publics des théâtres privés en Russie. Les théâtres d’État, dans lesquels sont jouées les grandes pièces du répertoire et considérés comme les gardiens de la culture et de la langue russe par le gouvernement, sont quant à eux largement soutenus par les finances de l’État sans qu’aucun d’entre eux ne soit rentable avec des aides allant jusqu’à 75% du budget annuel pour certains théâtres (y compris pour les grands théâtres de la capitale et de Saint-Pétersbourg). Comparés à ces géants, les théâtres privés ne reçoivent que très peu de subventions de la part du gouvernement russe, et ne subsistent bien souvent que grâce à des dons privés. La recherche de fonds occupe d’ailleurs le plus clair du temps de Nika Parhomovska.

« Kvartira dépend principalement des dons versés par une fondation privée qui paye le loyer de l’appartement mais également d’un fonds présidentiel, une aide publique qui permet de payer le salaire des acteurs, en sachant que les acteurs amateurs handicapés et les professionnels touchent le même salaire », nous apprend-elle.


Debout à droite, Boris Pavlovitch, directeur artistique du théâtre Kvartira (Photo DR)

Outre cette difficulté à lever des fonds s’ajoute un climat de censure de plus en plus pesant sur des théâtres qui tentent d’être en phase avec le réel, dans un pays où les médias sont censurés et la télévision contrôlée par l’État. Dans la patrie de Mikhaïl Boulgakov, qui peignait déjà dans les années 1930 ces artistes muselés par la paranoïa stalinienne dans Le Maître et Marguerite, la censure n’a pas disparu, elle a simplement changé de nature. Les arrestations et procès kafkaïens se sont multipliés ces dernières années. Le metteur en scène, cinéaste et directeur du Centre Gogol - célèbre théâtre d’avant-garde à Moscou - Kirill Serebrennikov, est assigné à résidence depuis deux ans, accusé de détournement de fonds. Boris Mezdritch, le directeur du Théâtre d’opéra et de ballet de Novossibirsk a quant à lui été démis de ses fonctions en 2015, pour avoir attisé la haine des élites orthodoxes russes. Son adaptation moderne du Tannhäuser de Richard Wagner avait le malheur de faire de Jésus-Christ le personnage d’un film érotique.

« La férocité des lois russes est compensée par le caractère facultatif de leur exécution »
En 2014, la Douma (le parlement russe) a adopté une loi interdisant l’usage du mat dans toute présentation publique d’une œuvre artistique. Ce langage argotique très cru fait partie intégrante de la contre-culture russe, chaque frange de la société disposant de son propre mat. Seulement, comme le décrit l’écrivain et satiriste russe du XIXème siècle Mikhaïl Saltykov Chtchedrine, « la férocité des lois russes est compensée par le caractère facultatif de leur exécution ». A savoir que les metteurs en scène et les réalisateurs russes disposent tout de même d’une certaine liberté : bon nombre de pièces et de films que la presse internationale n’aurait jamais cru pouvoir être montrés en Russie ont tout de même pu voir le jour. C’est le cas de Léviathan, film réalisé en 2014 par Andreï Zviaguintsev et présenté au festival de Cannes, qui n’hésite pas à peindre un portrait très sombre de la Russie actuelle, tout en abordant des notions de justice et de liberté. Léviathan est cependant sorti dans 650 salles de Russie le 5 février 2015.

Pour Nika Parhomovska, qui a travaillé pour d’importants théâtres de Saint-Pétersbourg et de Moscou avant de s’installer à Kvartira, « les artistes russes mesurent les risques auxquels ils sont confrontés, ils font avec la censure tout en préservant une certaine liberté de création. » La productrice de Kvartira précise qu’il n’y a jamais eu autant de théâtres privés à Saint-Pétersbourg.

Les théâtres indépendants débordent ainsi de projets innovants et font acte de résistance au regard de ce qu’il faut bien reconnaître comme une pression politique. Malgré plusieurs fermetures forcées depuis son ouverture en 2002, le Teatr.doc à Moscou n’hésite pas de son côté à traiter de sujets très sensibles en Russie, tels l’Ukraine ou l’homosexualité. D’autres formes de théâtre se sont aussi développées, comme le théâtre documentaire, dont le théâtre Knam est le plus fier représentant. Dirigé par Tatiana Frolova, ce « théâtre dans lequel on ne joue pas » et situé dans l’Extrême-orient russe, à près de 9 000 kilomètres de Moscou, se démarque par son ouverture d’esprit. Les acteurs et spectateurs échangent, partagent des informations, tout en dressant un portrait de la Russie d’aujourd’hui.


Boris Pavlovitch et Anton (Photo DR)

Et de plus en plus, le théâtre russe s’exporte à l’international. Après avoir constaté que les pièces proposées par une nouvelle génération de metteurs en scènes n’intéressaient plus les grands théâtres d’État russes, ces derniers ont décidé de créer leur propre réseau de diffusion. Ivan Viripaev, co-fondateur du Teatr.doc, a ainsi mis en scène plusieurs pièces en France ; la dernière en date étant Les Ennivrés, au Théâtre de La Tempête à Paris. Le projet Dau, du nom du prix Nobel de physique Lev Landau, surnommé Dau (1908-1968), qui vient de fermer ses portes le 17 février à Paris, avant une prochaine réouverture à Londres, a fait sensation et ravi les médias français. Ce projet colossal, qui s’étendait du centre Pompidou au Théâtre du Chatelet, en passant par le Théâtre de la Ville n’avait pas hésité à mélanger théâtre, cinéma et architecture et à plonger le spectateur dans le Moscou soviétique des années 1950.

De la même façon, pour Kvartira, le prochain objectif est de s’exporter. Après une tournée dans différents lieux de Saint-Pétersbourg prévue pour 2020, Nika Parhomovska programme plusieurs projets en collaboration avec d’autres théâtres inclusifs en Europe, notamment en Finlande, en Espagne et au Royaume-Uni. Quant à Hélène Mallet, l’aventure russe se termine dans quelques mois. La conteuse emmène avec elle un livre pour enfants qui devrait prochainement être publié en Russie et un nouveau projet de collaboration avec Kvartira, mais cette fois-ci en France.

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