Le Mondial à Moscou, et la fête fut belle

Par LUKAS AUBIN

A l'aube de la Coupe du monde 2018, la Russie a été la cible de toutes les critiques. Hooligans, terroristes, racistes : ils allaient gâcher la fête. D’un point de vue diplomatique, les pays occidentaux – la Grande-Bretagne en tête – menaçaient de boycotter l'événement. Aujourd’hui, la Coupe du monde en Russie est d’ores-et-déjà une réussite, et Moscou en est le principal témoin. Portrait de cette capitale de la démesure.

Elle est la capitale de toutes les Russies, et de la démesure. Officiellement, environ 13 millions d'habitants se côtoient à Moscou, pour une superficie de 2 561 km2 (soit vingt-cinq fois Paris). Symbole de la puissance russe, Moscou concentre l'ensemble des pouvoirs politique, administratif, financier, médiatique et économique du pays. Elle est certes la ville la plus grande de Russie, mais aussi de toute l’Europe.

Moscou, ville-monde
Il faut remonter à 1147 pour observer les premières traces de l'existence de Moscou. La ville, qui connait très vite une expansion fulgurante, devient, dès le XIVème siècle, la capitale du grand-duché de Moscovie. Un titre qu'elle ne conservera pas très longtemps. En 1703, Saint-Pétersbourg, à l'initiative de Pierre-le-Grand, la détrône pour devenir le symbole européen et moderne d'une Russie en quête de reconnaissance.


Au premier plan, la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, 2018 (Photo Lukas Aubin)

Au lendemain de la révolution de 1917, Moscou récupère la première place et Lénine veut en faire un symbole de puissance du modèle soviétique. La ville devient alors un laboratoire d'expérimentations urbaines et architecturales. Staline lui emboîte d'ailleurs le pas. Moscou sera la vitrine de la propagande soviétique ou ne sera pas. Et l'on voit émerger, en l'espace de quelques années, de gigantesques monuments parmi lesquels les célèbres « sept sœurs » staliniennes, construites entre 1952 et 1955, et qui surplombent toujours la capitale russe.

Au fil des siècles, Moscou se développe par cercles concentriques, avec pour centre névralgique le Kremlin. Observer une carte de la ville aujourd'hui, c'est un peu comme contempler une toile d'araignée : on y voit un mélange d'axes radiaux et circulaires qui donnent l'impression de faire face à un gigantesque labyrinthe. Construit sur ce même modèle, le métro de la capitale russe est probablement l'un des plus performants du monde.


Vue sur la place Rouge à Moscou, 2017 (Photo Lukas Aubin)

L’URSS n’est plus et Moscou ne cesse de se développer et d'avaler les régions alentour à la manière d'une pieuvre dont les tentacules ne cesseraient de pousser. Ces dix dernières années symbolisent tout particulièrement cette mutation. D'une part, le nouveau centre-ville a vu pousser la « Moskva-city », ce quartier d'affaires moscovite calqué sur La Défense à Paris. Un quartier qui fait une sorte de skyline d'avant-garde, composée d'une douzaine de tours ultra-modernes, dont la « tour de la fédération », la plus haute d'Europe (373,7 m). D'autre part, 1 480 km2 de territoire attenants ont été récemment annexés par la ville dans le cadre du projet du « Grand Moscou », notamment pour désengorger un centre urbain devenu invivable aux heures de pointe.

Moscou, ville-monstre
La ville mute, grandit, absorbe. C’est un monstre tentaculaire dans lequel de nombreux Russes ne se retrouvent pas. C’est le cas de Katia, architecte, et originaire de la ville d’Ekaterinbourg (Oural). Katia vit dans la banlieue de Moscou. Et « Moscou, c'est un pays dans le pays. C'est une ville-monde, dit-elle. Moscou, pour moi, ce n'est pas la Russie. C'est un hub destiné à faire des affaires, c'est tout ! », lance-t-elle, lapidaire.

Un peu comme à Paris, il est difficile de rencontrer un(e) vrai(e) Moscovite à Moscou. La plupart des habitants y sont en transit. Ils viennent d’abord à Moscou pour travailler, gagner de l'argent, et envoyer une fois par mois un billet à leurs familles restées vivre « en régions », comme on dit en Russie, c’est-à-dire, en province. La plupart des usagers de Moscou logent ainsi en banlieue, à une heure et plus du « premier cercle » (le centre-ville) : là, les loyers sont abordables.


Vue du centre de Moscou (Photo Lukas Aubin)

Moscou, ce sont aussi des axes routiers immensément larges (jusqu'à seize voies !), lesquels enserrent la ville et la traversent parfois. Ils sont bordés de hauts et froids bâtiments soviétiques qui donnent l'impression que la ville n'a pas été conçue à taille humaine. En perpétuelle reconstruction, Moscou a une identité difficile à définir. Elle est plurielle. Tout et rien à la fois. Le rêve russe en somme.

Deux stades, deux styles
Moscou est la seule ville hôtesse de la Coupe du monde 2018 à disposer de deux stades pour l’événement. Le stade Loujniki, qui accueille la finale, et l'Otkrytie Arena, aussi appelé stade du Spartak. Ces deux stades, de par leurs histoires respectives, symbolisent bien une certaine ambivalence visible dans la Moscou d’aujourd’hui.


Le stade Loujniki à Moscou, 2018 (Photo Lukas Aubin)

Construit en 1956, celui qui s’appelle aujourd’hui le stade Loujniki porte d’abord le nom de stade Central Lénine, à l'initiative de Staline. Ce stade peut alors accueillir plus de 103 000 spectateurs, record absolu en URSS. Il est le symbole de la démesure soviétique, de sa grandeur, mais aussi de sa décadence et de son ouverture. En 1980, le stade accueille la cérémonie d'ouverture des JO, autrement dit, l'apogée de son existence tant cet événement est resté gravé dans les mémoires russes comme l'un des moments les plus marquants de l'histoire récente du pays. Pourtant, quelques années plus tard, le 20 octobre 1982, a lieu le tristement célèbre drame de Loujniki : une bousculade meurtrière cause la mort de 66 personnes et traumatise les Moscovites. En 1989, le stade devient ensuite le symbole de la Perestroïka lors du « Moscow Music Peace Festival » lorsqu’il accueille les légendaires groupes de rock Scorpions, Ozzy Osbourne ou encore Bon Jovi.


Le soleil se lève sur Moscou (Photo Lukas Aubin)

L’Otkrytie Arena, lui, est un stade beaucoup plus récent. Construit en 2014, ce stade a coûté quelque 14,5 milliards de roubles. Outre ses carreaux rouges et blancs aux couleurs du club du Spartak, il tire son originalité du fait qu'il est le seul stade de la Coupe du monde à être né d'une initiative complètement privée. Hasard ou coïncidence, il est également le premier stade à avoir été livré en temps et en heure (quatre ans avant la Coupe du monde 2018). Son propriétaire et constructeur, l'oligarque Lénonid Fedoun, a en effet mis les bouchées doubles, avec sa société Lukoïl, pour ériger ce qui se veut une enceinte sportive modèle ; l’Otkrytie Arena fait désormais office d'ex-voto pour les défenseurs du privé en Russie. Stade public contre stade privé : voilà aussi une allégorie de la dualité russe depuis la chute de l'URSS et l'entrée du pays dans l'économie de marché.

La rue Nikolskaïa, centre du monde
De par son histoire et ses infrastructures, Moscou est sans doute la ville la plus adaptée à un événement tel que la Coupe du monde de football. En un mois, elle en est d'ailleurs devenue le principal symbole. Gianni Infantino, le président de la Fifa lui-même, n’est-il pas allé jusqu’à déclarer : « C'est la meilleure Coupe du monde de tous les temps » ?

14 juin 2018. Les rues de Moscou sont remplies de supporteurs venus du monde entier. Ce soir-là se joue le match d'ouverture au stade Loujniki de Moscou : la Russie affronte l’Arabie saoudite. Les fans russes semblent ne pas savoir sur quel pied danser. « Notre équipe est mauvaise, c'est clair ! », explique, défaitiste, un jeune Moscovite. « Mais il faut quand même que la fête soit belle. Nous devons montrer aux gens qui nous sommes vraiment », développe Nastia. Comme pour les JO de Sotchi en 2014, les Russes ont à cœur de chasser les stéréotypes qui entourent leur pays.

Quand Vladimir Poutine entame son discours d'ouverture de la Coupe du monde 2018, des cris des joie envahissent les rues de Moscou. Et des « Rossiya, Rossiya ! » s'élèvent ça et là. Ce sont les premiers d'une longue série. L'hymne russe retentit. Il est timidement repris par une poignée de Moscovites. L'heure n'est pas encore à l’exubérance.


A l'exposition pop-art "SuperPutin" au nouveau Musée d'art ultra-moderne (UMAM) de Moscou, 2017-2018 (Photo Lukas Aubin)

C’est alors que le match commence. Au premier but émane une joie timide. Au deuxième, de francs applaudissements. Au troisième, les accolades et embrassades se généralisent. Aux quatrième et cinquième buts, c'est l'hystérie collective. Les gens sortent des bars, la bière à la main, et se mettent à déambuler dans les rues. Des concerts improvisés aimantent les supporteurs. Les gens dansent, boivent, et s'embrassent, tous âges confondus. Comme un seul homme et sans concertation, les supporteurs se regroupent alors dans la rue Nikolskaïa. Pourquoi ici ? Pour ses néons dorés ? Pour son exiguïté ? Pour son charme piétonnier ? Personne ne le sait vraiment.

Toujours est-il que cette rue est devenue en l’espace d’un mois le symbole de cette Coupe du monde en Russie. Là, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les supporteurs du monde entier ont fait la démonstration de scènes de liesse et de liberté que Moscou – et toute la Russie – n'avait sans doute jamais connu. Le bruissement des langues, le mélange des nationalités, l'alcool toléré, le sourire des policiers. De mémoire de Moscovite, on n'avait jamais vu ça. Une parenthèse de liberté quasi-totale qui restera probablement gravée dans la mémoire collective.


Vue sur le stade Loujniki de Moscou, 2018 (Photo Lukas Aubin)