Nijni Novgorod, le petit Moscou de la Volga

Par LUKAS AUBIN

Cinquième ville de Russie, Nijni Novgorod accueille en juin la Coupe du monde 2018. Située à quelques centaines de kilomètres de Moscou, au confluent de l'Oka et de la Volga, elle reste dans l'ombre de la capitale russe. Portrait d'une des plus anciennes villes de Russie.


Le fleuve Oka sépare la ville haute de la ville basse (Photo Lukas Aubin)

Nijni Novgorod cumule les casquettes : elle est capitale administrative de l'oblast de Nijni Novgorod, du district fédéral de la Volga et centre économique de la région Volga-Viatka. Cela, elle le doit avant tout à sa situation géographique. Dressée au confluent de la Volga et de l'Oka, elle a toujours eu, depuis sa création en 1221, une importance économique stratégique de par son positionnement qui en fait un point de contact essentiel entre les peuples asiatiques et slaves de Russie (330 km au nord-ouest de Kazan et 405 km à l'est de Moscou). A tel point que de 1817 à 1917, elle est le plus grand centre commercial de l'Empire russe grâce, notamment, à sa célèbre foire, connue dans le monde entier à l'époque. Les échanges sont si fructueux que la ville est alors surnommée « le porte-monnaie de la Russie ».

Rebaptisée Gorki en 1931, du nom de l'écrivain qui l'a vu naître, elle est, durant la Seconde Guerre mondiale, le plus grand centre de production d'armement de toute la Russie. Elle expédie notamment les célèbres roquettes katiouchka sur tous les fronts. De 1959 à 1991, elle devient une ville fermée, inaccessible au grand public. La chute de l'URSS lui rouvre ses portes et lui rend son nom. Redevenue Nijni Novgorod, la ville connait, comme toute la Russie, des années 1990 désastreuses, mais se relève progressivement depuis. Avec 1 266 871 habitants en 2016, elle est aujourd'hui la cinquième ville de Russie.

Du grand au « petit Moscou »
A l'échelle des problèmes de transports généralement rencontrés en Russie, le voyage de Moscou à Nijni Novgorod est d'une facilité déconcertante. Premier tronçon du transsibérien, le trajet permettant d'atteindre les terres nijégorodiennes est rapide et bien desservi. Par la vitre du wagon, les paysages défilent et rappellent les descriptions que Gogol ou Tolstoï faisaient de cette même nature russe. Manteau de neige partout, datchas à perte de vue, bouleaux et pins parfaitement ordonnés bien que dénudés par l'hiver. Un paysage fidèle aux descriptions, à ceci près que l'URSS est passée par là et que les restes de kolkhozes ajoutent un air de fin du monde au paysage. De grand bâtiments désarticulés et leurs poutres en ferraille rappellent qu'il y a moins de deux décennies survivait encore l'idéal communiste.


Vue du train, entre Moscou et Nijni Novgorod (Photo Lukas Aubin)

La première impression de celle que l'on surnomme le « petit Moscou » n'a rien de mémorable. La gare est quelconque. Ce soir-là, les rues sont vides. Un vent glacial épure la ville en aplanissant la neige. Les rares passants sont emmitouflés de pied en cape. Ils prennent la démarche rapide et le pas calculé : par moins 15 degrés, aucun mouvement n'est laissé au hasard. Fierté locale, le métro est vide lui aussi. Les portraits des ouvriers qui ont participé à sa construction jonchent les colonnes en marbre surmontés de la faucille et du marteau. Construit en 1985, il est aujourd'hui le troisième plus grand métro de Russie après ceux de Saint-Pétersbourg et de Moscou.

Ville morte ? Pas vraiment. « On n'a jamais une seconde chance de faire une bonne première impression », d'après le dicton. Pourtant, si l'arrivée à Nijni Novgorod peut décevoir, au réveil, sous le froid soleil de l'hiver, une nouvelle ville s'offre au visiteur.


La télécabine à Nijni Novgorod (Photo Lukas Aubin)

Les volontaires, visages de la Coupe du monde
Ville hôtesse de la future Coupe du monde, la ville ne vibre pourtant pas pour le football. En 2016, le Volga Nijni Novgorod, le club local le plus populaire, a mis la clé sous la porte faute de résultats satisfaisants. On peut néanmoins, dans la rue Bolchaïa Pokrovskaïa, l'axe principal de la ville, reconnaître les prémices de l'événement. A plusieurs reprises, des panneaux indiquent la présence du centre de recrutement des bénévoles pour la Coupe du monde. Situé à l'intérieur de l'Université d'Etat de Nijni Novgorod, le centre est en pleine effervescence. Des étudiants patientent dans les couloirs quand d'autres fument nerveusement devant le porche de l'université. Ils sont ici pour passer l'examen qui pourrait leur permettre de devenir volontaire durant la Coupe du monde. Ce poste, non rémunéré, est auréolé de prestige.

« Ce job c'est la chance de ma vie. Volontaire à la Coupe du monde sur mon CV, c'est la possibilité de trouver l'emploi de mes rêves ensuite », explique Kostia, un jeune étudiant en informatique. « On ne se rend pas bien compte de l'importance du sport en Russie, poursuit-il, mais regardez un peu ce que sont devenus ceux qui participaient aux JO de Sotchi. Une amie est aujourd'hui manager du sport à Sotchi et elle voyage dans le monde entier. »

Ici, les étudiants parlent tous au moins une langue étrangère. L'anglais, l'espagnol, ou encore le français. L'examen est très stricte et la directrice du programme n'hésite pas à renvoyer les moins compétents. « C'est plus difficile de devenir bénévole pour la Coupe du monde que de trouver un boulot étudiant », confie Kostia, « il faut être bon dans le relationnel, dans les langues, et il faut connaître la ville sur le bout des doigts ».


La nouvelle skyline de Nijni Novgorod (Photo Lukas Aubin)

Lancé le 1er juin 2016, le programme de volontariat de la Coupe du monde 2018 est primordial selon le gouverneur de la région de Nijni Novgorod en poste à l'époque, Valeri Chantsev. Si la Coupe du monde permet, entre autres, de rénover et/ou de construire un stade, le métro, ou encore l'aéroport, Valeri Chantsev n'hésite pas à déclarer que « notre principale ressource, c'est les gens! Les bénévoles sont le visage de la Coupe du monde en Russie. Leur énergie, leur convivialité, leur ouverture deviendront seront la principale marque de fabrication de la région (...). Et pour les volontaires eux-mêmes, c'est une expérience unique, et un grand nombre de nouvelles connaissances et d'amis à travers le monde ». Selon lui, plus de 1500 volontaires incarneront la ville en l'espace d'un mois.

Une ville bipolaire
A l'instar du Havre, Nijni Novgorod possède une ville haute et une ville basse séparées par le fleuve Oka. Et, comme au Havre, cette séparation est synonyme de démarcation géographique, historique, et architecturale. A l'origine, c'est sur la rive droite de l'Oka que la ville prend racine. Le kremlin est construit au sommet de la ville haute, comme pour dominer la région. Les plus anciens édifices religieux de la ville s'y dressent également (monastère de l'Annonciation, cathédrale de l'Archange Saint-Michel) et à la fin du XIXème siècle, la bourgeoisie s'y installe. Encore aujourd'hui, les plus anciens bâtiments de la région recouvrent la ville haute.

Par opposition, la rive gauche s'est développée plus tard, alors que la ville prenait son envol économique. Principalement peuplée d'ouvriers, elle regroupe les hauts lieux marchands de la région, tels que la foire. Après la révolution de 1917, c'est là que sont érigés les principaux symboles communistes de la ville : la place de la révolution, le cirque, le planétarium ou encore la sempiternelle statue de Lénine. D'ailleurs, la plupart des micro-rayons sont construits sur cette rive.


La Volga (Photo Lukas Aubin)

Au XVIIIème et au XIXème siècle, alors que l'essor économique de la ville est à son apogée, Nijni Novgorod vit au rythme des saisons : les fleuves gèlent une bonne partie de l'année et cela empêche tout commerce. Ainsi, à l'époque, la foire n'est ouverte que deux mois de l'année, du 15 juillet au 5 août. Aujourd'hui encore, l'hiver durant, lorsque le froid gèle l'Oka et la Volga, il n'est pas rare d'apercevoir un navire pris dans les glaces, attendant patiemment que les températures remontent pour pouvoir s'en extirper. Pour s'en convaincre, il suffit d'emprunter la télécabine reliant Nijni Novgorod à Bor, au-dessus de la Volga, et d'apercevoir ainsi la vie arrêtée par les glaces.

Ar(t)penter la ville
Au fur et à mesure de promenades, Nijni Novgorod révèle ses secrets et les langues des habitants se délient. Polina, nijégorodienne de son état, pointe le nouveau stade du doigt et ne peut s'empêcher d'étouffer un juron. « Quelle horreur ce stade ! C'est toujours comme ça à Nijni Novgorod et en Russie, il faut qu'on dépense des milliards pour des choses inutiles et laides ! Pourtant, regardez la nature qui nous entoure ! », s'exclame-t-elle.


Le nouveau stade du Mondial en construction (Photo Lukas Aubin)

En 1767, déjà, la tsarine Cathérine II disait peu ou prou la même chose : « Nijni Novgorod est magnifique par sa situation et abominable par sa construction ». En effet, dès lors que l'on monte les marches pour atteindre les sommets de la ville haute, la skyline de la ville basse se fait de plus en plus distincte. L'Oka et la Volga apparaissent majestueux, charriant des blocs de glace dans une puissante lenteur tandis que, sur l'autre rive, non loin de la Cathédrale Saint-Alexandre-Nevski se tient le squelette du nouveau stade, dans un ensemble au goût douteux.

Arrivés au pied de la ville haute, il faut maintenant longer la Volga. Sur la rive, un bâtiment dont la construction semble arrêtée est parsemé de tags en tous genres. Laissé pour compte, le site est devenu un haut lieu d'inspiration pour la communauté artistique locale ainsi que pour les amateurs d'urbex, cette discipline qui consiste à explorer des lieux abandonnés. Un dynamisme artistique qui se vérifie régulièrement.


Graffiti à Nijni Novgorod (Photo Lukas Aubin)

Nijni-Novgorod, qui porta un temps le nom du célèbre écrivain soviétique, Gorki, pullule de symboles culturels. Au sommet de la ville, un monument de 10 mètres de haut représente une montgolfière transportant Jules Verne. Ce dernier célèbre le livre Michel Strogoff, dont le personnage éponyme se rend à Nijni Novgorod. L'occasion de se souvenir que bon nombre de grands écrivains français racontèrent la ville russe dans leurs écrits. A ce titre, citons Alexandre Dumas et Théophile Gautier. Gautier qui aurait même déclaré de son vivant : « Comment peut-on vivre sans avoir vu Nijni Novgorod ? ». Quiconque aura contemplé un coucher de soleil sur la ville des marchands se posera la même question.


Coucher de soleil à Nijni Novgorod (Photo Lukas Aubin)