En pèlerinage à Moscou : sur les traces du "Maître et Marguerite"

Par AUDREY CHAMBOREDON

Jérusalem et Moscou : deux villes sont le théâtre du Maître et Marguerite, le roman incontournable de Mikhaïl Boulgakov. Aux quelques passages sur la ville trois fois sainte, l'écrivain oppose la peinture d'un Moscou investi par le Malin et sa suite.


Jardin Aleksandrovskiy à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya pour La Dame de Pique)

Comment résumer le livre foisonnant de Mikhaïl Boulgakov (Kiev, 1891-Moscou, 1940), ce roman aux personnages indescriptibles et aux intrigues inénarrables? Peut-être de manière très simple : Satan entre à Moscou et y sème un joyeux désordre.

Si Jérusalem est le théâtre du roman Le Maître et Marguerite (écrit entre 1927 et 1939 et paru pour la première fois en 1967), Moscou est plus qu'un personnage secondaire. Mikhaïl Boulgakov s'inspire de la ville, de ses lieux, de son atmosphère : il décrit Moscou, s’en approprie les recoins, en moque les habitants, la magnifie enfin. Certains endroits sont clairement identifiés par l'auteur. D'autres, simplement, ressemblent à des lieux existants. Ce que Boulgakov doit à Moscou pour son inspiration lui a été rendu. La popularité de l'ouvrage est telle que certaines places emblématiques sont aujourd'hui d’abord fréquentées pour leur apparition dans le livre.

Au commencement : l'étang du Patriarche
Le pèlerinage de tout lecteur du Maître et Marguerite commence au commencement. Il se fait de préférence en mai, au déclin d'une chaude journée de printemps, sur la promenade de l'Etang du Patriarche. A défaut de chaude journée, le parc a aussi ses charmes en hiver. L'étang du Patriarche doit son nom au chef de l’Église orthodoxe de Russie qui avait jadis sa résidence près du parc. Aujourd'hui, c'est pour le roman de Mikhaïl Boulgakov que cet étang, entouré d'une promenade piétonne arborée et bordée de bancs, est devenu célèbre. Dans ce décor, dès les premières pages, le lecteur du Maître et Marguerite se trouve plongé dans l'atmosphère du Moscou où s'est installé le diable, qui jettera son dévolu sur cette promenade tranquille pour faire son entrée dans la ville.


Etang du Patriarche à Moscou en hiver (Photo Kseniya Yablonskaya pour La Dame de Pique)

L'étang du Patriarche est aujourd’hui si emblématique pour le roman que les guides touristiques indiquent sa promenade en premier lieu ; si bien que le visiteur curieux de le découvrir est surpris d'y trouver, à l'entrée, la statue d'un homme qui n'est pas Boulgakov. C'est dans les années 1970 que, pour contrebalancer le succès du parc par trop lié au roman, les autorités soviétiques ont érigé une série de bas-reliefs en l'honneur du fabuliste Ivan Andreïevitch Krylov.

Mais le lien avec le roman de Boulgakov est trop tenace et les statues illustrant les fables pour enfants se contentent d’ajouter du charme au parc. A défaut de statue à l’effigie de l'auteur, un étrange panneau a été installé de façon non officielle une nuit de 2012. Sous les silhouettes tout à fait reconnaissables de Woland, Béhémoth et Koroviev, l'inscription « Il est interdit de parler aux inconnus » renvoie au premier chapitre du roman. Si les autorités n'ont pas jugé nécessaire de le retirer, le panneau a été plusieurs fois dérobé et installé de nouveau.


Etang du Patriarche à Moscou en hiver (Photo Kseniya Yablonskaya pour La Dame de Pique)

Le projet d'honorer par des installations plus emblématiques la mémoire de l'écrivain aux abords de l'étang du Patriarche a pourtant été évoqué. A la fin de l'année 2002, la ville a entamé des travaux pour bâtir un monument à la mémoire de Boulgakov. Le projet consistait en l'érection d'une série de statues représentant les personnages du romanet en la construction d'une très haute fontaine. Mais ce projet a été si fortement critiqué que le sculpteur Alexandre Roukavichnikov a renoncé à y participer, mettant fin au projet.

Deux musées dédiés à Boulgakov et son œuvre
La rue Bolshaïa Sadovaïa est presque attenante à l'étang du Patriarche et il ne faut pas beaucoup de temps à un lecteur curieux pour rejoindre l'appartement du numéro 302 bis, où le Malin, après sa visite à l'étang, a pris ses quartiers. En réalité, ce n'est pas au numéro 302 bis que l'on peut admirer l'appartement qui a inspiré celui de Woland, mais au numéro 10 de la rue Bolshaïa Sadovaïa. Boulgakov vécut dans l'appartement numéro 50 de cet immeuble avec sa première épouse entre 1921 et 1924. Il s'agit à l’époque d'un appartement communautaire dans lequel chaque famille dispose d’une pièce ou deux ; selon ses propres écrits, l'écrivain n'affectionne guère le lieu

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Au 302 bis de la rue Bolshaïa Sadovaïa à Moscou : la maison-musée Boulgakov (Photo Kseniya Yablonskaya)

L'appartement a été transformé en musée Boulgakov en 2007. Au rez-de-chaussée du même immeuble, un autre musée a été créé plusieurs années auparavant pour honorer la mémoire de l'auteur : le musée-théâtre Maison de Boulgakov. Les deux musées entretiennent une certaine rivalité, mais tout deux se visitent rapidement en une seule fois. En plus d’évoquer les lieux familiers à l'auteur, les deux musées exposent diverses œuvres - dessins, peintures, sculptures -  qui s'inspirent de l'œuvre de l'écrivain. Tous deux sont plutôt dynamiques, surtout celui du rez-de-chaussée et organisent régulièrement des excursions, des lectures ou des représentations théâtrales. 

C'est peut-être l'escalier qui mène à l'appartement numéro 50 qui mérite d'être vu plus encore que les musées. Bien avant la création de ceux-ci, les admirateurs du roman venaient déjà dans ce lieux symbolique. Au fil des années, la cage d'escalier s'est trouvée recouverte de graffitis. Bien qu'ils aient été de nombreuses fois lavés par les autorités soviétiques puis par les détracteurs de Boulgakov – car oui, ils existent, ces graffitis sont toujours réapparus plus nombreux encore. En montant vers l'appartement donc, défilent devant vos yeux des citations du livre, des chats et des sorcières qui ornent les murs, les marches et même les fenêtres, témoignages émouvants de la popularité de l'auteur et de la vitalité de son œuvre.


Dans la cage d'escalier du numéro 10 de la rue Bolshaïa Sadovaïa à Moscou, où vécut Boulgakov (Photos Kseniya Yablonskaya)

Le nord-ouest de Moscou abrite également de nombreux lieux qui servirent l'inspiration de Boulgakov. Ainsi, si vous flânez le long du boulevard Tverskoï, vous passerez devant une demeure couleur crème abrita de nombreuses organisations littéraires à l’ère soviétique : la Maison Herzen a très probablement servi de modèle à la Maison Gribodeïev, qui accueille dans le livre l'organisation littéraire du MASSOLIT. Tout comme dans le roman, elle se situe sur la ceinture des jardins et abrita en son temps un restaurant raffiné.

Le Moscou de Boulgakov : une atmosphère
Mais laissons-là ces quelques lieux reconnaissables entre tous : le Moscou décrit par Boulgakov, c'est aussi une atmosphère, une promenade, une flânerie ; tantôt le récit d’une course étourdissante, tantôt une lente marche au jardin empreinte de mélancolie.


Etang du Patriarche à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya pour La Dame de Pique)

Pour qui flâne ici, des images du livre peuvent surgir sans prévenir. Au détour d'une salle de la Galerie Tretiakov de Moscou, peut-être notre pèlerin se retrouvera-t-il face au procurateur de Judée et à Ha-Nozri, peints par Nicolas Gué. « Что есть истина? », lira-il sous la toile : « Qu'est-ce que la vérité? »

« - Dire la vérité, c'est facile et agréable, fit remarquer le détenu.

Pilate faillit s'étrangler de fureur.

- Je me moque de s'il t'est agréable ou non de dire la vérité ! Il faudra bien que tu la dises, de toute façon. Mais pèse chacune de tes paroles si tu ne veux pas connaître une mort non seulement inévitable, mais terriblement douloureuse. »

Mikhaïl Boulgakov avait-il cette peinture en tête lorsqu'il décrivit la rencontre entre Ponce Pilate et Yeshoua ?

Reste que certains quartiers sont privilégiés par l'auteur. Le Moscou de Boulgakov se situe surtout entre le rue Bolshaïa Sadovaïa, l'Arbat et le Boulevard Tverskoï. C'est dans les ruelles entourant le quartier de l'Arbat qu'Ivan Biezdomny se lance dans une course poursuite effrénée pour rattraper Woland et ses acolytes, après avoir quitté l'étang du Patriarche. Boulgakov devait avoir précisément en tête le trajet effectué par son personnage mais, tout comme le pauvre Ivan est perdu par les forces obscures qui se jouent de lui, le lecteur s'égare dans l'énumération des rues que parcoure le poète.

C'est avec plus de sérénité que Marguerite semble hanter les rues de Moscou. Le maître la rencontre pour la première foi dans une petite rue attenante au boulevard Tverskoï alors que celle-ci marche sans que l'on sache dans quelle direction, son bouquet de fleurs jaunes à la main. Beaucoup s'accordent pour dire que cette rue est la Bolchoï Gnezdinovki Pereulok, celle-là même où Boulgakov rencontra sa troisième épouse, Elena Sergueïevna Chilovskaïa, qui servit probablement de modèle au personnage de Marguerite. «  C'était une rue tortueuse et triste », raconte le maître, et cette rue l'est encore un peu, avec ses immeubles défraîchis qui réhaussent l’éclat des devantures modernes du boulevard. La passion naît alors dans le dédale des rues qui mène au pied des murailles du Kremlin. C'est là, de nouveau, alors que Marguerite est assise, pensive, dans le jardin du parc Alexandrovski, qu'elle est abordée par Béhémoth dans la troisième partie du roman.

Aimer Moscou
Boulgakov et son diable malmènent Moscou et les Moscovites : ils les moquent, les promènent d'un bout à l'autre de la ville, brûlent leurs monuments, brouillent leurs codes sociaux ; pourtant, Boulgakov et son diable aiment Moscou.

« - Quelle ville intéressante, n'est-ce pas ? Dit Woland.

Azazzello bougea et répondit respectueusement :

- Je préfère Rome messire.

- Question de goûts, dit Woland. »


Etang du Patriarche à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya pour La Dame de Pique)
 

Le Maître et Marguerite ne manque pas de belles scènes de contemplation de la ville. Woland assiste à un coucher de soleil du haut d'un des plus beaux édifices de Moscou, « dont la construction remontait à plus de 150 ans. » C'est sans doute depuis le haut de la maison Pachkov que le Malin achève son séjour. Cet édifice construit à la fin du XVIIIème siècle, soit effectivement cent cinquante ans environ avant la rédaction du roman abrita un temps la bibliothèque Lénine.

Il est temps pour le maître de faire ses adieux à Moscou, et c'est cette fois sur le Mont des moineaux qu'il admire la ville une dernière fois :

« Le maître mit pied à terre et, s'éloignant des autres, gagna d'un pas rapide le pied de la colline. Sa cape noire traînait sur le sol derrière lui. Il s'arrêta, et regarda la ville. Dans les premiers instants, une tristesse poignante s'insinua dans son cœur. »


Jardin Aleksandrovskiy à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya pour La Dame de Pique)