« La petite New York » attend le Mondial de pied ferme

Par LUKAS AUBIN

C'est l'une des villes hôtesses de la Coupe du monde 2018 : Rostov-sur-le-Don est encore méconnue à l'étranger. A l'occasion du Mondial de foot, la capitale du sud de la Russie compte bien se montrer sous son meilleur jour.


Coucher de soleil à Rostov-sur-le-Don (Photo Lukas Aubin)

Capitale du sud de la Russie et centre névralgique du Caucase du nord, Rostov-sur-le-Don est à la croisée des chemins géographiques et historiques de la Russie. Officiellement, 1 125 299 âmes y cohabitent paisiblement. « Beaucoup plus en réalité », précise Victor Apryshchenko, directeur de l'Institut d'histoire et des relations internationales de l'Université fédérale du sud de Rostov. « Il est très difficile de savoir combien de personnes vivent ici, précise-t-il encore. Rostov est un point de contact entre la Géorgie, l'Ukraine et l'Arménie, c'est l'une des villes les plus multiculturelles de Russie en raison de sa diaspora. »

Ce multiculturalisme constitue le socle identitaire d'une ville géographiquement située au carrefour des routes terrestres et maritimes de la région. « Moi, par exemple, je suis à la fois bulgare, russe et ukrainienne ; il paraît même que j'ai des origines sibériennes, mais dans la famille on ne se souvient plus », confie l'historienne Anastasia Migal. Et d'ajouter : « la ville a toujours été un véritable melting-pot. Certains la surnomme la petite New York ! ».


Un marin à Rostov (Photo Lukas Aubin)

Si des citoyens russes, arméniens, géorgiens ou encore ukrainiens se côtoient aujourd'hui à Rostov-sur-le-Don, au XIXème siècle (Rostov fut fondée en 1749), la ville était déjà très cosmopolite et même, encore davantage qu'aujourd'hui. Son statut de ville marchande lui permet, à l'époque, d'accueillir des navires venus de tous horizons : Arménie, Perse, Italie, empire Ottoman, Grèce. La ville de Taganrog, située à quelques dizaines de kilomètres de Rostov, à l'embouchure du Don, fait ainsi office de porte d'entrée vers la mer d'Azov. Peu à peu, la ville devient aussi une terre d'accueil pour les hors-la-loi en tous genres.

Au cours du XIXème siècle, tout en poursuivant son développement, Rostov conquiert la réputation d'une ville où il fait bon vivre. Des trésors provenant du monde entier y circulent, s'achètent et se troquent avec bonhommie, augmentée d'un soupçon de piraterie. Les marins de toutes les mers s'y installent pour un jour ou pour une vie. Et quand un hors-la-loi n'est plus en odeur de sainteté à Odessa, autre cité portuaire de la mer Noire, il part se réfugier à Rostov, réputée plus calme et moins dangereuse. Peu à peu, on surnomme la ville « Rostov-Papa », par opposition à « Odessa-Mama ». Ces surnoms, encore usités de nos jours, pointent le caractère mafieux des deux ports.

Rostov-Papa : capitale du crime ?
« Il y a trois capitales en Russie, dit le dicton russe : Moscou, Saint-Pétersbourg et Rostov, la capitale du crime. » Ce titre peu enviable continue aujourd'hui de peser comme un boulet au pied de Rostov. « Cette idée est née du passé mafieux de Rostov mais également du fait qu'elle a accouché des plus dangereux tueurs en série que la Russie ait connus », explique Victor Apryshchenko. En effet, entre 1987 et 1999, quatre tueurs en série ont défrayé la chronique dans la région, parmi lesquels Andrey Chikatilo, le tueur le plus sanglant de l'histoire de la Russie qui compte pas moins de 53 assassinats à son actif.


La cathédrale de Rostov, en pleine rénovation (Photo Lukas Aubin)

En dépit de sa réputation, Rostov-sur-le-Don a souvent constitué au cours de son histoire une oasis de tranquillité au milieu d'un océan de conflits. « C'est la particularité de Rostov, explique Anastasia Migal, elle a toujours été une zone tampon entre les conflits qui se déroulaient à proximité. Les guerres de Crimée, de Tchétchénie ou encore d'Ukraine : toutes se sont déroulées tout près d'elle mais aucune n'a atteint Rostov ». Aujourd'hui, la ville détient le record du plus grand nombre de réfugiés liés à la guerre en Ukraine, dont le plus célèbre de tous est sans doute Victor Ianoukovitch, le président ukrainien déchu de la révolution du Maïdan, qui y résiderait toujours.

Mais la proximité de la ville avec des zones de conflit (Tchétchénie, Daghestan, Ukraine) ne présente-t-elle pas un risque pour la sécurité de la Coupe du monde ? L'historien russo-géorgien Simon Telavi n'est pas inquiet : « ce sera la Coupe du monde la plus sécurisée de l'histoire, assène-t-il. Depuis les JO de 1980, la Russie a montré qu'elle possédait la rigueur et le savoir-faire pour accueillir et sécuriser des événements de cette ampleur. A côté, les forces de l'ordre en France ou en Angleterre relèvent de l'amateurisme. »

Rostov, véritable melting-pot
Loin de ce sanglant passé, celle que l'on surnomme la « porte du Caucase » est aujourd'hui riche du bruissement des langues et du mélange des accents. Son marché central symbolise à lui seul cette diaspora. Là, fruits exotiques, légumes inconnus, épices en tous genres, poissons séchés fraichement péchés, viandes salées, dattes et olives sont autant de denrées vendues à la criée par des marchands d'un autre temps. Qu'il s'agisse d'une babouchka locale au visage lacéré par le froid ou d'un fier moustachu fumant, paré de sa papakha (chapeau en laine porté dans le Caucase), les faciès sont anciens et les expressions soviétiques. Ici vit encore le vieux Rostov ouvrier, celui qui fabriquait 80% des moissonneuse-batteuses de toute l'URSS dans les années 1960. Quand l'usine a fermé, il a bien fallu se reconvertir et redevenir marchand comme à l'époque du grand port de commerce.

A quelques centaines de mètres du marché central, c'est l'avenue Pouchkinskaya, une rue piétonne très prisée des habitants et où déambule le Tout-Rostov. On y croise des journalistes, des historiens, des bibliothécaires ou de tout jeunes policiers. A droite, un barbier hipster a pignon sur rue, à gauche, une vieille librairie soviétique est installée en plein air. Un gamin entreprend de grimper dans les bacs à livres, tandis que le chat de la libraire, l'air indifférent, poursuit sa sieste au sommet d'une rangée d'ouvrages. Juste à côté du chat, la vieille femme représentée par une affiche de propagande soviétique semble regarder l'animal d'un œil sévère : « Si tu ne lis pas, tu vas oublier la lecture et l'écriture », lui fait dire l'affiche. Plus loin, alors que le soleil se couche et enrobe les passants d'un délicat halo orangé, la statue de Pouchkine surgit. Et rappelle qu'en 1820 et 1828, le célèbre écrivain visita Rostov et fut frappé par son effervescence.


Statue Alexandre Pouchkine à Rostov-sur-le-Don (Photo Lukas Aubin)

Si la ville fourmille à la belle saison, l'hiver rigoureux n'est pas propice à la bonne humeur. Les Rostovites hivernent, emmitouflés dans leurs manteaux du siècle dernier. Dans les rues, les seules âmes qui affichent un semblant d'énergie sont les ouvriers. Il faut dire que ces derniers travaillent d'arrache-pied par -10°C et cela, en pleine tempête de neige, pour que « la porte du Caucase » soit parfaitement huilée pour la Coupe du monde de football. Car dans quatre mois, les Rostovites accueilleront les touristes du monde entier – c'est une première. C'est pourquoi les autorités ont vu les choses en grand. Le vieux centre est en train d'être rénové de pied en cap, les artères en cratères suggèrent la reconstruction des axes routiers, la cathédrale de la Nativité de la vierge n'en finit plus d'être rénovée tandis que les pots de fleurs, déjà en forme de ballons de foot, attendent désespérément de voir jaillir les premières pousses.


Le centre-ville de Rostov, en reconstruction (Photo Lukas Aubin)

Une vraie ville de foot
Enfin, il y a le fleuve Don. Ce fleuve est si grand qu'il n'a pas gelé cette année, si lent que les baigneurs de la Théophanie ont pu s'y plonger. Pour pouvoir le traverser, il faut emprunter le pont Voroshilovskiy, lui aussi rénové pour l'occasion. Au loin, on peut alors contempler le nouveau stade de foot. Pratiquement terminé, il devrait accueillir le traditionnel match d'inauguration sous peu. Nimbé d'un écrin blanc, il pourra héberger dans ses tribunes pas moins de 45 000 personnes.

Et l'ambiance promet d'être au rendez-vous : les matchs de football qui se jouent à Rostov sont synonyme de cohue dans les rues de la ville. Quand l'équipe du FK Rostov gagne, ses supporters chantent jusqu'au bout de nuit.


Centre d'information érigé pour la Coupe du monde de football à Rostov (Photo Lukas Aubin)

Aux abords du stade donc, les ouvriers ne cessent de s'affairer. Toute la rive droite du Don sera bientôt entièrement bétonnée afin d'accueillir les futurs touristes sur une « promenade des anglais » à la russe, c'est-à-dire qu'il y aura des installations sportives tous les cinquante mètres. « Je suis un peu triste, se désole Macha, une jeune Rostovite. Avant, on allait se baigner dans le fleuve avec mes amis. On passait nos journée sur les berges ensablées. Aujourd'hui, c'est terminé. »

« Il y a toujours des mécontents ! rétorque Samvel Arakelyan, ministre des sports de la région. Cet événement est pourtant une chance pour la ville. Rostov est la capitale du sud de la Russie et contrairement aux villes du nord, qui préfèrent le hockey sur glace, nous aimons vraiment le foot ! En plus, le climat est adapté ! » Un bref regard circulaire dans le bureau du ministre suffit pour vérifier qu'il dit vrai : placardé sur l'un des murs, le slogan local de détache bien distinctement : « La région de Rostov est le territoire du sport ! Là où se trouve le Don, se trouve la victoire ! » Il n'y a plus qu'à espérer pour l'équipe nationale russe que cette prière sera entendue.


Sur l'avenue Pouchkinskaya à Rostov (Photo Lukas Aubin)