Lettres

Quand "La Dame de Pique" rencontre la dame de pique

Par CAROLINE GAUJARD-LARSON

Plus connue pour ses tableaux que pour son arbre généalogique, Annouchka Brochet est pourtant issue d’une lignée des plus singulières.  Artiste moscovite, elle est aussi l’une des descendantes de celle qui inspira à Pouchkine son personnage de la « dame de pique ».


Annouchka Brochet, chez elle à Moscou, fin 2015 (Photo Kseniya Yablonskaya)

C’est un peu comme cela qu’on l’imaginait : les longs cheveux, le port élégant, le visage fin, la démarche souple. La voix, elle, est plus douce. Aujourd’hui, prévient-elle en bon français, les murs de l’appartement sont un peu nus : la plupart des toiles peintes par Annouchka Brochet et qui tapissent habituellement son salon sont ce jour-là exposées au MAMM, comme l’est aussi une partie de la collection personnelle de Pierre Brochet (son époux, ndlr) sur rien moins que trois étages du même musée moscovite.

Mais ce n’est pas d’elle ni de ses travaux qu’Annouchka Brochet parle d’abord lorsque nous prenons place dans le salon, mais de l’une de ses lointaines ancêtres. « La dame de pique est un personnage réel », commence-t-elle. « Il s’agit de la comtesse Nathalie Petrovna Galitzine, née Tchernychova (Saint-Pétersbourg, 1741-1837). Vous pouvez lire ses mémoires. »

Des mémoires, intitulés Mon destin c’est moi (la devise de la comtesse), qui mettent immédiatement en évidence un caractère bien trempé et une certaine notoriété de la comtesse dans son fief pétersbourgeois. « Tout le monde venait la voir, même la famille du Tsar, raconte Annouchka. Chaque fois qu’il y avait un événement important, on le célébrait chez elle. Son fils et mon arrière, arrière (etc.) grand-père, Vladimir Galitzine, fut d’ailleurs gouverneur de Moscou et président de la Douma (le parlement russe, ndlr). Mais c’est elle qui, durant toute sa vie, géra les biens de la famille. »


Annouchka Brochet, chez elle à Moscou, fin 2015 (Photo Kseniya Yablonskaya)

Dans ses mémoires, une chose saute aux yeux : la comtesse Galitzine « se déplace tout le temps. » On la retrouve en France, en Allemagne ou en Russie, que ce soit à Moscou ou Saint-Pétersbourg, à une époque où les transports font défaut. « Elle fait le trajet Moscou-Saint-Pétersbourg en charrette sans arrêt à une époque où cela prend bien une semaine. C’est un peu moins vrai vers la fin de sa vie bien sûr, elle a vécu très vieille (jusqu’à 97 ans, ndlr) » Même Pouchkine (1799-1837), a trépassé avant elle, à seulement dix mois d’intervalle.

Alexandre Pouchkine et Nathalie Galitzine se sont en effet côtoyés, parfois. Le jeune poète est à l’époque ami avec le petit-fils de la comtesse et l’un de ses partenaires au jeu. C’est sans doute lors de l’une de leurs parties endiablées que ce dernier lui parla un jour plus en détails de sa grand-mère, censée connaître une combinaison gagnante aux cartes qu’elle garde secrète, dit-on alors, et qu’elle tiendrait du comte de Saint-Germain rencontré dans sa jeunesse à Paris.

On connaît la suite et on a lu la nouvelle que Pouchkine publia pour la première fois en 1834. Dans La Dame de Pique, la comtesse Nathalie Galitzine est devenue la comtesse Anna Fedotovna, personnage central qui détient le secret d’une combinaison gagnante de trois cartes au jeu du Pharaon, secret que le jeune Hermann tente d’extorquer mais qui le mènera finalement à sa perte.

Cette histoire de combinaison imparable, transmise à la comtesse Galitzine dans sa jeunesse parisienne, est-elle vraie ? Nul ne sait. « C’est ce qui se disait », explique Annouchka Brochet. « Le petit-fils de la comtesse était très joueur et c’est d’ailleurs elle qui épongeait souvent ses dettes. »

La véritable « dame de pique » était donc encore vivante lorsque parut la nouvelle de Pouchkine. A-t-elle lu livre qui la conte ? « Difficile à dire. Elle en a sans doute entendu parler, forcément, estime Annouchka. Mais avec son caractère, je l’imagine bien décider de ne pas l’ouvrir et dire qu’elle ne va pas lire toutes ces bêtises ! »


Annouchka Brochet, chez elle à Moscou, fin 2015 (Photo Kseniya Yablonskaya)

Si cette légende familiale n’a pas influencé directement la vie et l’œuvre d’Annouchka Brochet, il y a quand même quelque chose : « dans ma famille et en Russie en général, la femme tient une place très importante, dit-elle. Avec un côté très dynamique, voire autoritaire, au sens positif du terme. Moi-même, au travers de mes œuvres, je m’interroge sur la place de la femme, je m’intéresse beaucoup aux questions de genre. »

Et puis, « est-ce que je vous ai dit comment j’ai rencontré Pierre ? », sourit-elle doucement avant de nous conter les circonstances de son premier rendez-vous avec son futur epoux. À l’époque, Annouchka est étudiante aux Beaux-Arts et vit à Moscou. Pierre, lui, vit en France mais vient régulièrement en Russie comme il est alors éditeur de livres dédiés à l’art russe. « Mon père était ami du sien avec qui il avait travaillé en France, continue Annouchka. Pierre est venu un jour à la maison, il m’a vu et il a fait son possible pour me séduire. Pour notre premier rendez-vous, il réussit à obtenir des billets pour le Bolchoï, chose très difficile à l’époque (au printemps 1991, ndlr). J’étais très heureuse de l’invitation. » Et lui aussi, à tel point qu’il ne sait pas quel spectacle se joue ce jour-là, trop content de la trouvaille. Le jeune couple prend place, « au deuxième rang du premier parterre. » Juste à temps pour voir débuter le spectacle. Le rideau s’ouvre : c’est un opéra. C’est La Dame de Pique.


Annouchka Brochet, chez elle à Moscou, fin 2015 (Photo Kseniya Yablonskaya)