Une révolution? Mais quelle révolution? (1/4)

Par SAMUEL MONTEIL

Pour son centenaire, la révolution d’Octobre fait les gros titres de la presse internationale. Qu’en était-il en France en 1917 ? Ce mois-ci, La Dame de Pique vous propose un feuilleton hebdomadaire pétri des feuillets jaunis de la presse française d’alors.

A la veille du tour de force qui propulsera les bolchéviques au pouvoir en Russie, la presse française semble peu au fait des bouleversements en cours et anticipe peu ceux à venir...

« C’est pour ça qu’aujourd’hui le monde entier fixe ses yeux sur nous, que tous tendent l’oreille à nos moindres propos, afin de bien voir tout, afin d’entendre tous ces mots : c’est la volonté de la Révolution... ». Peut-être que lorsque Vladimir Maïakovski rédige ces vers, en 1920, tous les regards sont en effet tournés vers cette révolution venue du froid et qui a éclaté au soir du 26 octobre 1917 (une date qui équivaut au 6 novembre selon notre calendrier grégorien, NDLR). Mais en ce matin du 7 novembre 1917, la presse française ne semble pas guère préoccupée par ce qui se passe en Russie.


Dans L'Humanité du 7 novembre 1917 
 

Dans le journal L’Intransigeant, coincé entre les revendications de la ligue des boulangères et l’élection du nouveau maire de New-York, un article nous apprend que le nouvel ambassadeur de Russie, M. Maklakov, est arrivé par le train du matin à Paris, en gare du Nord. Spécialiste des institutions politiques de l’antique Athènes, député à la Douma (le parlement russe, NDLR) et protagoniste au rôle trouble lors de l’assassinat de Raspoutine, Maklakov a décrit plus tôt la Russie, en 1915. Pour lui, le pays est alors un véhicule sans plus de freins, lancé à pleine vitesse sur une route étroite bordant un précipice et conduite par un chauffeur devenu fou. Après l’annonce de la prise de pouvoir par les bolchéviques, le changement de « chauffeur » ne semble pas être du goût de Maklakov, et celui-ci décide de demeurer dans l’admirable hôtel d’Estrées, résidence de l’ambassadeur de Russie en France. Il occupera d’ailleurs cet hôtel sept années durant sans être aucunement inquiété, la France se refusant pourtant à reconnaître l’Union soviétique.

Dans L’Humanité du 7 novembre 1917, la révolution n’est pas vraiment à l’ordre du jour non plus : le sujet russe est néanmoins évoqué parmi les nouvelles internationales, avec un titre annonciateur : Un désaccord vient de surgir. Si les informations sont datées du 5 novembre, il est déjà suggéré que l’on est au bord de l’explosion. Face à un gouvernement qui tente de rester uni malgré les multiples désaccords internes, le Congrès général des soviets se tient le 6 novembre tandis qu’une réunion – secrète – des maximalistes (les bolchéviques) – a eu lieu le 1er novembre pour décider s’il doit y avoir ou non une « démonstration armée ». L’Humanité, qui semble bien informée sur le contenu (secret) de cette réunion, indique que Léon Trotsky soutient la proclamation du Soviet en tant que « suprême gouvernement révolutionnaire » afin qu’il instaure la dictature du prolétariat : si une semaine plus tôt, cette position n’est encore que très théorique chez les bolchéviques, sans s’en douter, le journal de Jean Jaurès annonce les événements qui viennent de se produire en Russie.


Le Petit Parisien, 7 novembre 1917

Dans les colonnes du Petit Parisien, c’est le siège du soviet de Kalouga (ville située à 160 km au sud-ouest de Moscou, NDLR) qui est évoqué, un siège mené par des cosaques excédés par ces maximalistes. Ces mêmes cosaques n’hésiteront pas à ouvrir le feu sur les membres du soviet. Les mêmes qui, lors de la révolution de Février, se sont pourtant rangés en partie du côté du peuple afin de renverser le tsar « de toutes les Russies », Nicolas II.

Mais à lire les journaux français de l’époque, ce qui inquiète avant tout, c’est la situation dans laquelle se trouve alors l’armée russe. Au premier jour de la révolution d’Octobre, c’est bien la démission du ministre russe de la Guerre qui est abondamment relayée, que ce soit dans Le Petit Parisien, Le Figaro, L’Humanité ou encore L’Action Française. L’annonce date en fait du 3 novembre 1917, et les efforts de décryptage de cette démission consentis par la presse française, laquelle tente d’expliquer les désaccords internes du gouvernement russe, restent vains.

C’est alors qu’en une du Petit Parisien, une interrogation cruciale est formulée : « l’inaction de l’armée russe cesserait-elle? ». Soulevée ici, la question de la « responsabilité de la Russie » dans l’attaque allemande sur le front italien, rendue possible, suggère le journal, par l’inertie de l’armée russe. Une inaction qui a pour la France des conséquences funestes. En ce 7 novembre 1917, Le Petit Journal et Le Gaulois se posent cette même question. Le Gaulois, lui, s’inquiète également de la ligne que la Russie pourrait tenir à l’avenir. Le journal critique ainsi le discours de Skobelef, menchevik et membre du Parlement russe et du Comité exécutif central panrusse (des soviets), qui considère que si la Russie tsariste est opposée à la politique allemande, celle de la démocratie russe devrait au contraire s’aligner sur les positions de Berlin. Un tel retournement d’alliance serait la plus haute des trahisons, et Le Gaulois attaque avec virulence ces positions, même si la paix est proche avec, six mois plus tard, la signature du traité de Brest-Litovsk.


Le Petit Parisien, 6 novembre 1917

C’est une toute autre interprétation du discours du menchevik Skobelef qui est proposée dans L’Action française : là où Le Gaulois attaque Skobelef, L’Action française prend le contrepied. Ainsi, « en ce qui concerne l’Alsace-Lorraine, aucune diverge de vues n’existe entre les démocraties russe et française ». En réalité, personne ne sait vraiment ce que Skobelef pense de la démocratie française, et tous se livrent à des extrapolations plus ou moins osées… Mais l’avis de Skobelef importe peu désormais : à l’arrivée au pouvoir des bolchéviques, le menchevik fuira à Bakou (Azerbaïdjan), puis à Paris, avant de revenir dans son pays natal, un pays bien différent de celui qu’il a quitté : l’URSS.


Le Figaro, 4 juin 1938