Safronov : « refuser une commande, c’est bon pour les dilettantes »

Par LÉO VIDAL-GIRAUD

Nikas Safronov s’est rendu célèbre à partir des années 1990 en réalisant des portraits de célébrités, de politiciens, de rois, d’oligarques. À l’occasion du gala qu’il donnait pour son anniversaire, il a convié La Dame de Pique dans son appartement extravagant, reproduction d’un manoir médiéval au cœur de Moscou. 


Le peintre Nikas Safronov, chez lui à Moscou, en avril dernier (Photo Kseniya Yablonskaya pour La Dame de Pique)

La Dame de Pique : Comment choisissez-vous les sujets de vos portraits ? Ces tableaux de célébrités que vous réalisez, sont-ils faits sur commande, ou bien les peignez-vous d’abord, puis essayez-vous de les leur vendre?

Nikas Safronov :  « Je dis souvent : « Personne ne s’intéresse à ceux qui veulent gagner un million. Mais tout le monde veut connaître ceux qui l’ont gagné ». Comment, où, pourquoi? Moi aussi, je m’intéresse à ceux qui ont gagné leur million métaphorique.  […] Un acteur génial. […] Un chirurgien exceptionnel. […] Le président d’un pays. Ces gens m’intéressent. Je ne pense pas forcément à la façon dont je vais les vendre, il m’arrive d’en faire cadeau. […]  Bien sûr, je ne vais pas perdre mon temps à chercher des ouvriers alcooliques dans la rue et à essayer de les représenter. C’était bon pour mes années étudiantes. Aujourd’hui, je recherche des gens intéressants ; et je fais le portrait de ceux que je rencontre. J’ai, par exemple, été à Irkoutsk (Sibérie orientale, ndlr) et j’y ai fait par hasard, dans un restaurant, la rencontre d’un jeune homme qui m’a parlé de son grand-père, un héros de guerre. Et je me suis intéressé à ce vieil homme, j’ai voulu faire son portrait et je le lui ai offert. Donc, je m’intéresse à toute personne intéressante. Je ne peins pas les gens qui ne m’intéressent pas.

Mais quand on vient me voir et que l’on me commande un portrait, je m’efforce de le peindre tout aussi bien. J’essaie de trouver les meilleurs aspects de mon sujet, de le voir sous un angle nouveau et inhabituel. Et je peins cette personne avec plaisir ; et je me fais payer. La personne est contente, elle paye, et cet argent me fait vivre, je peux le partager, en faire don à des bonnes œuvres, aider les autres.

L’idée qu’un écrivain écrit pour soi-même, est absurde. N’importe quel artiste crée pour un public. S’il crée une sculpture, c’est pour qu’elle soit vue. S’il construit une maison, il veut qu’elle impressionne les gens. Gaudi, Le Corbusier, Shussev […], chacun crée des œuvres pour que les gens les utilisent, ou bien pour qu’ils les regardent et en profitent, ou bien qu’ils vivent dans cette maison et en soient heureux, etc. L’aspect commercial est toujours présent. Je ne pense jamais à l’argent quand je commence à travailler ; mais ensuite, j’essaie de vendre mon travail.


Chez le peintre Nikas Safronov, à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya)

« Pour moi, pour un artiste comme dans tous les autres métiers, il est difficile de gagner son pain, et si un homme travaille, il doit gagner sa vie. […] On dit qu’un peintre doit être pauvre, affamé… Mais pourquoi est-ce que Rembrandt devrait crever de faim, s’il était le peintre le plus demandé d’Amsterdam ? […] Pourquoi Léonard de Vinci ou Michel-Ange devraient être pauvres, s’ils travaillent pour le Pape ? Ils travaillent, et on les paye. 95 % des peintres qui sont restés dans l’Histoire n’étaient pas pauvres. Ils avaient une situation, des clients, ils étaient demandés. […] C’étaient des gens riches, qui pouvaient se permettre d’être libres, de refuser des commandes qui ne les intéressaient pas… […] Ce mythe du peintre maudit, pauvre et malheureux a été inventé avec Van Gogh et tout le monde se réfère à lui, mais en réalité, Van Gogh, était l’un des artistes les plus riches de son temps! Toutes ses œuvres se sont conservées jusqu’à aujourd’hui, il avait les meilleures toiles, les meilleurs pinceaux et peintures, parce que son frère l’entretenait. […]


Chez le peintre Nikas Safronov, à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya)
 
 

LLDP : Vous faites un parallèle entre argent et liberté, mais plusieurs articles vous présentent comme un « peintre officiel », sans doute en raison de vos portraits de célébrités et d’hommes politiques. Comment conciliez-vous les deux?

Nikas Safronov : « Les gens qui font ce genre de distinction ne comprennent pas toujours très bien le sens de ces mots. Evidemment, en tant que peintre célèbre, j’ai plusieurs fois rencontré le président. Et j’ai fait son portrait. Mais j’ai aussi fait le portrait de plus de quarante présidents et rois, car c’est comme ça que je gagne ma vie. […] Mais ça ne fait pas de moi un « peintre officiel […] On ne peut pas dire d’un artiste, simplement parce qu’il reçoit des commandes de personnes différentes, y compris des officiels, qu’il est un peintre officiel. Par exemple, si le Sheikh d’Abu Dhabi convoque ses assistants et leur dit : « partout où je vais, il n’y a que des portraits horribles de moi et de mon père. Nous pourrions passer commande à quelqu’un, inviter des Français, des Anglais… » On lui dit : « En Russie, il y a une bonne école du portrait ». Il demande : « qui est le plus célèbre ? », on lui répond « Nikas Safronov. » « Invitez-le. » Mais ça ne fait pas de moi son peintre. Il a simplement vu mes œuvres et voulu que ce soit précisément moi qui fasse son portrait. Ce n’est pas le président russe qui m’envoie faire son portrait. […]

J’ai fait beaucoup de portraits de personnes officielles, et comme je suis un portraitiste célèbre, beaucoup de gens différents s’adressent à moi, y compris des célébrités, des politiciens. Ils choisissent parmi ceux qu’ils connaissent. Il y a peut-être des milliers de meilleurs peintres, mais personne ne les connaît.


Chez le peintre Nikas Safronov, à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya)

« En 1957, on a vendu chez Sotheby’s un tableau du XVème siècle pour 45 livres. Mais il y a trois ans, on s’est aperçu que c’était une œuvre de Léonard de Vinci. Et elle s’est revendue pour 225 millions de livres. Parce qu’il était établi que c’était une œuvre de Léonard de Vinci. Avant, ce n’était qu’un artiste inconnu du XVème siècle. Le prix, c’est important : les gens sont prêts à payer pour un nom, les gens veulent un nom. Les Grecs disaient : « si un homme fait parler de lui de son vivant, il vivra tant que vivra le monde ». Aujourd’hui, tout le monde connait Diogène. Pourtant, à l’époque, tout le monde était philosophe. Mais on ne se souvient que de Diogène, et si on retrouve l'un de ses manuscrits, on sera prêts à l’acheter à n’importe quel prix : parce que c’est Diogène. Même ses écrits n’ont plus rien à voir avec l’époque actuelle… Mais c’est un nom qui est resté dans l’Histoire, et tous les artistes qui sont restés dans l’Histoire étaient célèbres de leur vivant et ils le resteront tant que vivra le monde.

[…]

LDDP : Vous parlez de liberté… Vous considérez que si le Sheikh d’Abu-Dhabi vous passait commande, vous pourriez refuser ?

Nikas Safronov : « Prenons un exemple. Vous êtes le propriétaire d’un magasin, sur Picadilly ou sur les Champs-Elysées, et un homme entre dans votre magasin mais il ne vous plait pas. Vous refusez de lui vendre. C’est idiot. Vous êtes un vendeur. Eh bien moi, je suis un artiste. Je reçois une commande. Je vais la remplir. […] L’art, c’est aussi, comme l’écriture, comme la littérature, un produit que l’on vend. Alors quand on me passe commande, j’y vais.  […]

                  On ne choisit pas son époque, on y vit et on y meurt. […] Je vis dans cette époque et je peins cette histoire. Sous Staline, j’aurais peint Staline. Sous Napoléon, j’aurais peint Napoléon. Sous Alexandre le Grand, je l’aurais peint. Pouchkine, Lermontov, Maupassant, Gogol… On les peignait car ils incarnaient leur époque.


Chez le peintre Nikas Safronov, à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya)
 
 

                  « Ce sont les dilettantes qui refusent les commandes. […] Un boxeur doit monter sur le ring, même contre Mohammed Ali. Un acteur doit monter sur scène, jouer […] Ce qui me différencie d’un dilettante, c’est que je fais mon travail efficacement, comme un professionnel, et que j’essaie de le rendre aussi intéressant que possible. […]

Je pourrais refuser, mais ce serait dans le cas d’une personne si mauvaise que je ne voudrais pas qu’elle reste dans l’Histoire, ou du moins à travers mes œuvres. Un tueur en série, par exemple, mais c’est une question rhétorique. Je ne ferais pas le portrait d’un assassin qui aurait tué pour rester dans l’Histoire en tant qu’assassin. Je ne m’intéresse pas à la personne qui a tué John Lennon, je ne ferais pas son portrait pour des raisons morales. […]

Il y a un prix, au Japon, qui me plaît bien. Je ne sais pas pourquoi j’y repense maintenant. Et si tu reçois ce prix, tu ne peux plus écrire de livre sous le même nom. Il faut écrire un nouveau livre sous un nouveau nom et parvenir à étonner tout autant les gens. Beaucoup refusent ce prix : ils ont écrit, ils se sont fait un nom, les gens les reconnaissent et liront leur prochain livre, même s’il est très mauvais. […]

LDDP : Et vous, vous l’accepteriez ?

Nikas Safronov : Oui, je l’accepterais. Je suis allé un jour à une vente aux enchères, où l’on vendait des tableaux pour une œuvre de bienfaisance. Mais le nom des peintres était secret. Et j’ai vu que mes tableaux s’y vendaient,  très cher, et que les gens étaient ensuite contents de voir qu’ils étaient de moi. C’est toujours l’art qui étonne, pas le nom. »


Chez le peintre Nikas Safronov, à Moscou (Photo Kseniya Yablonskaya)