Saransk : voyage en pays mordve

Par LUKAS AUBIN

Loin des ors de Saint-Pétersbourg, de l'agitation de Moscou et du dynamisme de Kazan, Saransk est une petite ville provinciale comme il en existe des dizaines en Russie. Depuis l'attribution d'une partie de l'organisation du plus grand événement sportif de la planète, la ville s'agite et révèle progressivement ses secrets aux observateurs du monde entier.


La gare reconstruite de Saransk (Photo Lukas Aubin)

Rejoindre Saransk depuis Moscou relève quelque peu du parcours du combattant. Les trains et les marchroutkas (minibus) sont rares et interminables, quand les avions sont rapides et chers et les covoiturages aléatoires. La troisième option est néanmoins l'une des plus agréables tant blablacar s'est démocratisé en Russie depuis quelques années. L'occasion, d'ailleurs, de discuter longuement avec les locaux qui pour certains sont plutôt loquaces. « Tu vois le chantier là-bas ? », indiquait Dmitri du doigt, un jour que nous faisions le trajet. « C'est la nouvelle route en construction, elle devrait être terminée d'ici le début du mondial. Heureusement ! T'as vu l'état de celle-ci ? ».

« La Russie a deux maux : les idiots et les routes ! »
Selon le désormais célèbre proverbe russe, « la Russie a deux maux : les idiots et les routes ». Si le premier mal reste à vérifier, pour constater le second, il suffit de quitter l'agglomération de Moscou. Les 650 kilomètres reliant la capitale à Saransk sont un véritable enfer pour le conducteur inexpérimenté. Nids de poule, poussière et crevasses : difficile de dépasser les 70 kilomètres heure. L'occasion néanmoins de profiter d'un paysage bien connu des voyageurs en Russie : les sempiternels bouleaux, les forêts de pinèdes, les collines glacées. Le tout voilé d'une couleur sépia digne d'une photographie du siècle dernier.

A mesure que l'on approche, les collines cèdent la place aux plaines de la Volga. Les restes de kolkhozes et autres squelettes d'usines soviétiques surgissent çà et là, le plus souvent abandonnés. Puis les premières datchas (maisons de campagne russes) apparaissent au loin, reconnaissables à la fumée que crachent leurs cheminées. Le panneau indiquant que nous entrons en république de Mordovie est dépassé depuis bien longtemps lorsqu'apparaît celui de sa capitale : Saransk.

Saransk, étendard d'une Russie multiculturelle
La capitale de la République de Mordovie est située au beau milieu de l'ensemble Volga-Oural, lui-même composé de régions aussi disparates que cosmopolites comme le Tatarstan ou la Tchouvachie. Avec 314 789 âmes, la ville de Saransk est de loin la plus petite des hôtesses de la Coupe du monde. Sujet fédéral de la Russie, la Mordovie a néanmoins ses propres spécificités. Elle est un véritable melting-pot : Russes, Mordves et Tatars s'y côtoient et de jure, trois langues sont reconnues par la Fédération de Russie : le russe, le mokcha et le erzya. Même si, de facto, seul le russe est réellement usité par l'administration locale.


La cathédrale Saint Théodore Ouchakov à Saransk (Photo Lukas Aubin)

Historiquement, la région a depuis longtemps un statut particulier au sein du territoire russe ; elle est République Socialiste Soviétique Autonome (RSSA) sous l'Union soviétique et deviendra République de Mordovie à la chute de l'URSS. Depuis l'annexion de la région par la Russie en 1552, les Mordves ont su à la fois s'adapter aux coutumes et à la langue de l'envahisseur tout en conservant leurs propres spécificités ; d'un point de vue religieux par exemple. Aux origines, les Mordves eurent leur propre religion chamanique. Aujourd'hui, il est difficile de manquer l'immense cathédrale orthodoxe de Saint Theodore Ouchakov en plein centre-ville. Juste en face de celle-ci, une œuvre d'art représentant une famille traditionnelle s'en allant prier a été érigée. Cette façon de prêter religieusement et idéologiquement allégeance au pouvoir central et d'être ainsi « plus orthodoxe que les Russes eux-mêmes » est symptomatique d'un peuple qui a su, au fil des siècles, s'approprier les us et coutumes de l'occupant tout en conservant les siens. Une dualité parfaitement assumée. En effet, malgré cette lente « russification », la région soigne son patrimoine mordve.

A l'heure de la préparation de la Coupe du monde de football, les symboles alliant culture traditionnelle et football sont monnaie courante. L'affiche officielle de l'évènement, par exemple, représente l'oiseau de la création – issu de la mythologie mordve –, un oiseau s'enroulant autour d'un ballon de football, le tout aux couleurs et motifs traditionnels de la région. Nul doute que les autorités locales profiteront de la tenue de l'évènement pour illustrer les spécificités d'une région encore méconnue du grand public.


Saransk (Photo Lukas Aubin)

Si d'ailleurs le choix de Saransk peut interpeller de prime abord, pour le Kremlin, il est géopolitiquement intéressé car – à l'instar de celui de Kazan – il permet de montrer à l'audience internationale une Russie multiculturelle, multi-ethnique, et multi-linguistique pacifiée. À une époque où les conflits religieux font rage, nul doute que Saransk servira de vitrine à Vladimir Poutine. Sans compter qu'en matière d'organisation, la région a une certaine expérience. Ayant profité du sursaut économique des années 2000, cela fait déjà quelques années que la ville accueille de grands évènements culturels. Fort de sa particularité ethnique, le pouvoir local s'attache à étendre son aura au-delà des frontières de la république. En 2007, le festival « Shumbat, finno-ougria » (Bonjour, Finno-ougriens ! ) a notamment vanté les mérites de la culture locale à travers toute la Russie.

Un syncrétisme architectural
À première vue, Saransk déroute. La faute à un territoire où règne un syncrétisme architectural étonnant. S'y côtoient maisons de bois traditionnelles, bâtiments modernes et froids immeubles soviétiques. Alors que pour l'œil averti, ce mélange est aujourd'hui typique des grandes villes de province russes, ce qui frappe davantage est l’absence de vie par endroit. La place centrale de la ville est quasi vide et les rares passants donnent l'impression d'errer dans une cité fantôme moderne. Il en va de même pour les parcs et les grands magasins. Pourtant, à quelques kilomètres de là, au sortir du centre-ville, surgissent les premiers quartiers résidentiels, saturés et poussiéreux, avec leurs immeubles khrouchtchéviens. Il semblerait que le centre-ville soit délaissé par la population qui se trouve dans l'impossibilité de s'offrir des appartements dans une zone où le prix des logements les rend hors d'atteinte pour les locaux. Hormis le marché central, il vous faut marcher une bonne trentaine de minutes avant de découvrir le lieu où vivent la plupart des habitants, c'est-à-dire en dehors de la vitrine élevée par les autorités locales – hors champ.


Aux abords du stade de football de Saransk (Photo Lukas Aubin)

Malgré ce déséquilibre, Saransk – dont le but avoué est de suivre le chemin de Kazan – s'est développée de manière fulgurante ces dernières années. Infrastructures sportives, centres commerciaux ultra-modernes, évènements de grande ampleur : celle qui fut construite sur un marécage s'en extrait progressivement pour devenir attractive.

Selon Iley Kazakovym, journaliste sportif et ambassadeur de Saransk pour la Coupe du monde, « Saransk est aujourd'hui une province modèle en Russie (…). Elle est un exemple moderne de la façon dont une ville peut se développer. Je suis très satisfait de la planification réfléchie et précise, des larges rues, et des nouvelles zones de développement. » Et Iley Kazakovym d'ajouter : « lorsque de vieilles maisons sont mises côte à côte avec de grands bâtiments, on a le sentiment que personne ne se soucie de l'ensemble et de la cohérence. Ce n'est pas le cas à Saransk ! ».

Saransk, une ville-vitrine moderne
Cette harmonie inattendue, Saransk ne la doit qu'à elle même. Green Peace l'a même sacrée « ville la plus propre de Russie », il y a quelques mois, lors d'une conférence donnée à Moscou. Pas un déchet qui traine sur le sol, tandis que les poubelles vantant le tri sélectif sont présentes un peu partout dans la ville. Si la FIFA impose cela aux abords des stades, Saransk est la seule ville organisatrice de la Coupe du monde à appliquer le protocole à l'ensemble de son territoire. Quant au stade qui doit accueillir quatre matchs de la Coupe du Monde, il est toujours en construction. Situé à quelques minutes à pieds du centre-ville, il aura une capacité de 45 000 places durant l'évènement, lesquelles seront ramenées à 30 000 places ensuite, de façon à éviter au maximum le risque d'éléphant blanc. Car la culture footballistique reste peu développée en Mordovie – les habitants lui préfèrent la course à pied. Le club de football local, le FK Mordovia Saransk, sert néanmoins de véritable étendard de la ville et de la région, lui qui évolue aujourd'hui en troisième division russe. L'année dernière, l'actuel stade accueillait en moyenne 2 500 spectateurs par match, tout au plus.


Le stade de Saransk en construction (Photo Lukas Aubin)

Ce qui ne veut pas dire que Saransk n'est pas une ville de sport, au contraire. Depuis quinze ans, pas moins de dix infrastructures sportives modernes sont sorties de terre. Patinoires, stades de football ou encore piscines, la ville respire le sport. Le complexe sportif « Mordovia », construit en 2004 grâce à Gazprom, est symptomatique. Ultra-moderne, polyvalent, architecturalement original, il représente parfaitement ce mini-Kazan qu'est devenue la capitale de Mordovie.


Le complexe sportif « Mordovia », construit en 2004 (Photo Lukas Aubin)

« Saransk est une ville où le sport et l'éducation physique sont très importants. Elle possède des infrastructures modernes permettant de jouer au football aussi bien en hiver qu'en été ! », surenchérit Iley Kazakovym. Et qu'importe si une grande partie de la population locale ne peut en profiter en raison des frais d'inscription élevés. On l'aura compris, l'important c'est la vitrine.