Le sexe en URSS: "aussi simple que de boire un verre d'eau"? (1/3)

Par LUKAS AUBIN

Longtemps tenue pour arriérée par un Occident fier d'avoir fait mai 68, la sexualité sous l'URSS est restée dissimulée derrière les opaques rideaux de la kommunalka (appartement communautaire, NDLR). Nous les écartons. Premier volet de notre trilogie : le sexe depuis la révolution de 1917.

A l'aube de la révolution russe, en cette année 1917, une femme, Alexandra Kollontaï, écrit : « Pour un communiste, l'acte sexuel doit être aussi simple que de boire un verre d'eau. » Pour comprendre de quoi il retourne, il faut revenir au 8 mars 1917 : 200 000 personnes sont réunies dans les rues de Pétrograd (l'ancienne Saint-Pétersbourg, NDLR) pour protester. Elles sont ouvrières et des métallos les accompagnent. Il faut dire que la guerre s'éternise, que les vivres sont devenus une denrée rare, que les hommes continuent de tomber au combat. Toutes les conditions sont réunies pour « une émeute de la faim », selon un rapport de la police d'alors.


8 mars : jour de rébellion des ouvrières contre l'esclavage de la cuisine

Les revendications sont simples : on veut du pain et que les maris reviennent du front. Léon Trotski lui-même l'écrira dans son Histoire de la Révolution russe : « Il est établi que la révolution de Février fut déclenchée par les éléments de la base qui surmontèrent l’opposition de leurs propres organisations révolutionnaires et que l’initiative fut spontanément prise par un contingent du prolétariat exploité et opprimé plus que tous les autres – les travailleuses du textile ». En effet, ce 8 mars 1917 est à marquer d'une pierre blanche : c'est le premier jour de la révolution russe et celle-ci est initiée par les femmes.

La révolution de 1917 : le temps de tous les possibles
Lorsque Lénine prend le pouvoir en octobre 1917, les idéaux sont grands, les rêves sont fous et le chemin qui mène à la libération sexuelle est encore long. La révolution promet la libération de l'homme, et elle passe par celle de la femme. Le leader de la révolution bolchévique a cependant été devancé : quelques mois auparavant, peu après la révolution de Février, le gouvernement provisoire a déjà fait inscrire dans le règlement électoral, le 20 juillet 1917, « le suffrage universel, sans distinction de sexes ». Les femmes soviétiques peuvent enfin voter, et ce, trois ans avant les Américaines et vingt-sept ans avant les Françaises !


"Ouvrières, prenez les armes!"

Les bolchéviques et Lénine en tête continuent sur cette lancée, adoptant coup sur coup, les 19 et 20 décembre 1917, deux décrets sur « le divorce » et « l'union civile, les enfants, et l'inscription à l'état civil ». Il s'agit ici de révolutionner le concept de la famille nucléaire et d'affranchir les femmes de « l'esclavage de la cuisine », selon les termes employés à l'époque. En 1920, c'est enfin l'avortement qui est légalisé. Toutes ces réformes offrent ainsi de nouvelles perspectives à une frange de la population en quête de liberté.

Les années 1920, explique le chercheur français Arthur Clech, spécialiste des études slaves à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), « c’est l’époque où le refus de distinguer les sentiments est proclamé, et parfois vécu : la camaraderie sert de pont entre l’amitié et l’amour, brouillant les catégories de genre, voire d’identités sexuelles ». C'est ainsi que la monogamie et la famille nucléaire sont remises en cause comme autant d'institutions jugées « bourgeoises ». De là se formeront de nombreux groupuscules cherchant à expérimenter de nouveaux modes de vie et à devenir ainsi l'homo-sovieticus.

 

Nudistes radicaux et communautés libertaires
1922, sur la place Centrale de Krasnodar (ville du sud de la Russie). Un orateur qui se trouve être aussi nu qu'un ver s'est pressé à la tribune. L'homme a pour seul apparat un ruban portant l'inscription « À bas la honte ». Il hurle avec force conviction à quelques passants interloqués : « Nous, Communards, n'avons pas besoin de vêtements qui couvrent la beauté du corps ! Nous sommes les enfants du soleil et de l'air ! ». Les Soviétiques découvrent le mouvement « A bas la honte ». Sa philosophie peut se résumer ainsi : les vêtements sont de caractère bourgeois puisque l'homme descend du singe. En effet, les animaux ne portent pas de vêtements. Donc les hommes ne devraient pas en porter non plus.

Pour étayer leurs arguments, ces nudistes radicaux se réunissent régulièrement à travers le pays dans le plus simple appareil. A la tête du mouvement : Karl Radek, un proche de Lénine, qualifié par ses pairs « d'érotomane à l'apparence extrêmement répulsive », et qui organise au début des années 1920 des manifestations un peu partout en Russie. Ces réunions de prolétaires totalement nus sont perçues, dans l'historiographie soviétique, comme la suite logique de la déconstruction de la société bourgeoise. Alors que la religion est mise au ban, que l'homosexualité est dépénalisée ou encore que la masculinité est questionnée, le mouvement a pour but d'assurer l'égalité totale des sexes en débarrassant l'être humain du sentiment de honte à l'égard de sa propre nudité. Néanmoins, « A bas la honte » sera interdit par les autorités soviétiques en 1925 sous prétexte que les réunions troublent l'ordre public.


Une plage nudiste à Moscou dans les années 1920 (Photo DR)

Entre 1923 et 1924, de nombreuses « communes » ou « communautés libertaires » voient par ailleurs le jour un peu partout en URSS. Elles rassemblent plusieurs centaines de révolutionnaires – les communards – dont le principal slogan est le suivant : « nous ne voulons pas vivre à l'ancienne » («Не хотим жить по-старому!»). Une véritable aura de mystère entoure les lieux dans lesquels ils auraient vécu de sexe libre et d'idéaux révolutionnaires. Si l'abstinence n'est bien entendu pas de rigueur en ces lieux, le sexe et l'amour restent des questions secondaires. Tous les camarades se considèrent comme des membres d'une seule et même famille et le couple est parfois perçu comme une menace vis-à-vis de la construction de l'idéal révolutionnaire. Aussi, le sexe sans sentiment prime ; les esprits doivent en effet rester concentrés sur le collectif.

Et Lénine dans tout ça ? Il aurait été bien en peine de vivre au sein d'une telle communauté, lui qui ne supportait pas la vie à plusieurs. Un paradoxe pour celui qui est alors à la tête de la révolution communiste mondiale.

Cependant, ces bulles expérimentales sont bien trop éparses pour avoir un réel impact sur l'ensemble de la population soviétique. Et d'ailleurs, le autorités leur font un rempart, Lénine et Staline en tête, qui voient d'un mauvais œil une libération sexuelle qui pourrait s'avérer incontrôlable.

Malgré quelque réticence masculine, certaines femmes soviétiques cherchent à imposer leurs idées pour faire évoluer la cause féminine et, par la même occasion, favoriser la libération sexuelle. Alexandra Kollontaï en est probablement la figure de proue.

Alexandra Kollontaï, la « Valkyrie de la révolution russe »
Alexandra Kollontaï est l'idéologue clé du mouvement de libération sexuelle post-révolutionnaire. Née dans une famille aristocratique en 1872, la jeune femme apprend sept langues et épouse très tôt l'homme à qui elle est promise : son cousin Vladimir. Tandis qu'Alexandra Kollontaï semble embrasser l'idéal bourgeois, l'épouse modèle rejoint brusquement la cause révolutionnaire. Celle-ci quitte son mari et se lance ainsi dans dans une véritable croisade pour améliorer la condition des femmes. Au lendemain de la révolution de 1917, elle deviendra commissaire à la protection sociale (novembre 1917 – mars 1918), et par-là même, la première femme au monde à entrer dans un gouvernement. Sans relâche, elle s'attache à libérer les femmes de la monogamie, du patriarcat et de la famille nucléaire.


Alexandra Kollontaï

La révolution et la guerre civile russes constituent sans aucun doute un véritable creuset d'expérimentation en matière de relations hommes-femmes. Durant cette période, « l'homme et la femme nouent des liaisons passagères pour satisfaire leur instinct sexuel », écrit Alexandra Kollontaï. Selon elle, l'amour individuel importe peu dans le processus révolutionnaire. L'amour collectif a sa préférence. Dans un texte resté célèbre et intitulé « Place à l'éros ailé », Alexandra Kollontaï célèbre ainsi l'amour public : « L'amour n'est point du tout une « affaire privée » qui concerne seulement « les deux cœurs » qui s'aiment, l'amour renferme un principe de liaison précieux pour la collectivité », écrit-elle en 1923. Kollontaï pointe du doigt les inégalités entre les hommes et les femmes en matière de sentiment amoureux et l'égoïsme capitaliste qui caractérise la possession et l'exclusivité au sein du mariage.

Ce qu'Alexandra Kollontaï appelle « l'amour-camaraderie » doit révolutionner l'amour individuel bourgeois pour laisser place au collectif et à la libération de la femme par la même occasion. Dans son texte intitulé Thèses sur la morale communiste dans le domaine des relations conjugales (1921), elle vilipende la « morale bourgeoise » qu'elle juge « hypocrite ». Ainsi, « l'idéal de la classe bourgeoise était le couple marié (…), tandis que la morale communiste exige de cultiver au sein de la jeune génération une diversité spirituelle liant fermement chaque membre isolé du collectif ouvrier, de façon sincère et spirituelle, à de nombreux autres camarades, hommes et femmes, augmentant ainsi la somme des sentiments et des émotions d’amour et de sympathie de toute l’humanité. À la place de l’ancienne devise : tout pour la personne aimée, la morale communiste exige : tout pour le collectif. » Sa conclusion est sans appel : « La morale communiste soumet l’amour sexuel aux intérêts du collectif ».

« Le droit à l'amour libre et à la passion »
Dans le même temps, Inès Armand – de son vrai nom Elisabeth Pécheux d'Herbenville – défend « le droit à l'amour libre et à la passion ». Sa romance secrète avec Lénine, longtemps cachée aux Soviétiques pour éviter d'écorner son image de mari idéal, est aujourd'hui bien connue et renvoie à une certaine idée du polyamour de l'époque.

Pendant quelques années, Lénine se partagera ainsi entre son épouse, Nadejda Kroupskaïa, et Inès Armand. Cette dernière, praticienne mais aussi théoricienne de la révolution sexuelle en URSS, créera en 1917 le Jenodtel (« Département placé auprès du comité central du Parti communiste russe chargé de l'action du parti auprès des femmes ») qu'elle présidera jusqu'à sa mort en 1920. Officiellement, le Jenodtel a pour but « d'éduquer les femmes dans l'esprit du socialisme et de les impliquer dans la direction de l'économie et de l'État ; de coordonner le processus de transformation des institutions du mariage et de la maternité ; de changer les conditions de vie ». Finalement, le Jenotdel sera dissout en 1934, Staline jugeant que « la question des femmes a été résolue ».

Inès Armand, pour sa part, totalement éprise de Lénine, sera écartée par celui-ci au début de la révolution. C'est alors que l'amante lui soumet, dans une lettre, ses théories sur l'amour libre. Lénine y répond, lapidaire : « ce que vous appelez « la demande (de la part des femmes) de liberté en amour (…) ce n'est pas réellement une attente prolétarienne, mais plutôt une pratique bourgeoise. (…) Je vous serre amicalement la main ». Inès Armand mourra en 1920 et Lénine, en larmes le jour de son enterrement, dit-on, ne s'en remettra jamais.

L'ascétisme sexuel au service de la révolution
La question de la sexualité est loin de faire consensus parmi les communistes. Lénine et Alexandra Kollontaï se sont d'ailleurs violemment écharpés dans un échange resté célèbre. Pour la femme politique russe, « l'acte sexuel doit être aussi simple que de boire un verre d'eau ». Ce à quoi Lénine, sceptique, aurait répondu : « Certes la soif doit être assouvie. Mais un homme normal, dans des conditions normales, se mettra-t-il à plat ventre la rue pour boire une flaque d'eau sale ? Cette théorie du verre d'eau, je la considère comme tout à fait antimarxiste et même antisociale ».

Pour Lénine et de nombreux autres penseurs marxistes des années 1920, il faut réserver son énergie à la construction de l'idéal révolutionnaire. C'est le cas de Aron Zalkind qui publie, en 1924, les Douze commandements sexuels du prolétariat, lesquels prônent « l'ascétisme révolutionnaire ». Plus tard, c'est Staline qui mettra définitivement un terme à la révolution sexuelle. La transition démographique étant achevée, l'avortement est à nouveau rendu illégal en 1936. De surcroît, idéologiquement, le « petit père des peuples » voit d'un mauvais œil l'amour libre qui pourrait nuire à l'ordre et la morale soviétique. L'homosexualité est officiellement tenue pour une maladie mentale. Et, à partir des années 1930, les discours du parti encouragent les femmes à faire leur « devoir social honorable de mère », c'est-à-dire éduquer les enfants et s'occuper des tâches domestiques. Le mirage d'une libération sexuelle en URSS disparaît alors, tout comme celui de l'égalité hommes-femmes.