Lettres

Sophie Benech : « je n'ai traduit que des auteurs que j'aime »

Par CAROLINE GAUJARD-LARSON

Editrice et traductrice, on lui doit les traductions françaises des œuvres de Svetlana Alexievitch et de Lioudmila Oulitskaïa pour ne citer que quelques grands auteurs russes contemporains. À jamais marquée par son expérience de l'Union soviétique, puis de la Russie, Sophie Benech - qui a appris le russe toute seule - a reçu La Dame de Pique un jour de fin d'hiver parisien.


Sophie Benech (Photo DR)

« Tout a commencé en 1992, dans une librairie de la rue Linné à Paris, par une petite plaquette hautement symbolique déjà placée sous le signe de la lecture, et sous celui d’un grand écrivain russe à l’époque encore insuffisamment connu, Varlam Chalamov. Mes Bibliothèques, qui constitue une introduction émouvante à son œuvre, fut découvert par hasard dans un journal pendant la perestroïka. Nous (c’est-à-dire un libraire et une traductrice) avons décidé de le publier, sans nous douter qu’il serait le point de départ d’une aventure éditoriale. »

En fait, tout a commencé bien avant 1992. L’Union soviétique est encore debout, l’URSS des années 1970, celle de Léonid Brejnev. Sophie Benech a 23 ans, elle vient de terminer des études de Lettres classiques à la Sorbonne.  « J’avais envie de partir », se rappelle-t-elle aujourd’hui, entre les rangées de livres de son appartement du 15ème arrondissement parisien. À l’époque, elle ne parle pas un mot de russe. « Je voulais apprendre une autre langue vivante, dit-elle. Le livre qui m’a le plus marquée, c’est Les Frères Karamazov, et je me suis dit : pourquoi ne pas le lire en russe dans le texte ? C’est un peu un concours de circonstances. Et puis, qui sait, peut-être le fait d’une vie antérieure… »

S’en suit un premier séjour soviétique à Moscou. Sophie Benech est engagée comme standardiste à l’ambassade de France, à raison de deux journées de 12 heures par semaine. « Je remplaçais une Soviétique, précise-t-elle. Evidemment, il fallait parler russe. Ce n’était pas mon cas. Et pendant les trois mois qui ont précédé ma prise de fonction, j’ai commencé à l'apprendre en France. Une fois à Moscou, j’ai progressé au téléphone. Et je notais tout ce que j’entendais dans un petit carnet, en phonétique, comme je pouvais. »

Une année moscovite s’écoule. Au bout de trois mois, elle  « comprend » le russe. Au bout de six mois, elle le « parle ». «Il faut dire qu'au début, j’ai appris des listes de vocabulaire, précise-t-elle. Et puis, je ne fréquentais que des Russes qui ne parlaient aucune autre langue... » De retour en France, elle repart, cette fois aux Etats-Unis, à La Nouvelle-Orléans. Tout comme pour la Russie, elle reste aujourd’hui très attachée à ce pays. « J’aime beaucoup le sud des Etats-Unis, confie-t-elle. Les Etats-Unis et la Russie ont d’ailleurs des points communs, ne serait-ce que l’immensité de leur territoire, leur rapport à la nature, les grands espaces… Même si leur relation à l’Europe diffère. Leur pays prend toute la place, et  il y a les autres petits pays autour… Sans compter qu’ils sont tous les deux persuadés de détenir la vérité ! »

Un peu plus tard, de retour en URSS, c’est à Leningrad (actuelle Saint-Pétersbourg, ndlr) qu'elle pose ses valises. Une autre année soviétique s'écoule. « J’aime beaucoup Moscou même si j’ai davantage de souvenirs et d’amis à Pétersbourg, raconte-t-elle. Ce qui nous lie à un lieu, ce sont surtout les gens qu'on y connaît. »

Un énième retour à Paris. Elle continue d’aller souvent en URSS, elle y accompagne notamment des groupes de touristes français. C’est le début des années 1990 : au cours d'un voyage, elle rencontre l’héritière des droits de Chalamov, responsable des archives de l'écrivain. Elle la  met en rapport avec les éditions Gallimard. « On m’a proposé de traduire ses lettres à Pasternak. J'ai fait un essai, et c'est ainsi que tout a commencé. »

Parallèlement à son nouveau métier de traductrice du russe, Sophie Benech commence à éditer des auteurs russes elle-même. « Principalement des inédits ou des livres épuisés depuis dix ou vingt ans. » Aux éditions Interférences, basées à Paris, elle fait ainsi revivre des textes tels que La Madone Sixtine de Vassili Grossman,  Le Conte de la lune non éteinte de Pilniak, Sophia Pétrovna de L. Tchoukovskaïa... et bien d’autres, à raison de deux livres par an en moyenne. Le domaine russe est bientôt augmenté de son pendant anglo-saxon, « pour ne pas nous cantonner à la littérature russe », explique l’éditrice.

Sa prédilection pour l’humour noir d’Ambrose Bierce la conduit alors à La Vague de l’océan, un recueil de récits farfelus « à la fois drôles et poétiques », inédits en français. C’est seulement plus tard qu'elle découvrira l’admiration vouée à Bierce par Chalamov, premier auteur de son catalogue. Puis ce seront des textes de Dickens, Woolf, Conan Doyle et Kipling. Et enfin des livres illustrés, tels que La Vie songeuse de Leonora de la Cruz de la Polonaise Agnieszka Taborska, rencontrée comme tant d’autres par hasard, au détour d’une allée du Salon du Livre à Paris.

Ce n’est pas son activité d’éditrice mais de traductrice qui la fait aujourd’hui vivre, « même si la partie édition progresse. » Isaac Babel, Léonid Andreïev, Lioudmila Oulitskaïa et Iouri Bouïda font partie des prestigieux auteurs contemporains qu'elle traduit. Sans oublier le prix Nobel de littérature 2015, la Biélorusse Svetlana Alexievitch à qui l’on doit notamment La Fin de l’homme rouge.

« J’ai eu beaucoup chance, conclut-t-elle. Je n’ai traduit que des auteurs que j’aime et dont je me sens proche. »