Sotchi, un roman russe

Par LUKAS AUBIN

Quatre ans après les Jeux olympiques, Sotchi accueille la Coupe du monde de football 2018. Ancienne station balnéaire soviétique en décrépitude, Sotchi est aujourd’hui devenue la vitrine incontournable d’une Russie en reconquête, et une destination phare, au même titre que Moscou et Saint-Pétersbourg. 

4 juillet 2007, à Ciudad, au Guatemala : le CIO est réuni pour choisir la ville qui accueillera les JO d'hiver 2014. En lice, Salzbourg en Autriche, Pyeongchang en Corée du Sud, et Sotchi en Russie. Vladimir Poutine en personne s'est déplacé pour l’occasion. De Sotchi, il a ramené dans ses bagages de la neige par avion et a pris soin, au préalable, de faire construire la première patinoire du Guatemala. Ce n’est pas tout. A la surprise générale, Poutine prononce alors un discours de plusieurs minutes en anglais au cours duquel il expose le projet olympique russe. La rhétorique du mythe et de la puissance est de mise : « Les Grecs anciens ont vécu dans les environs de Sotchi. J'y ai vu le rocher près de Sotchi sur lequel, selon la légende, Prométhée était enchainé. Prométhée qui donna le feu aux hommes, le feu qui en définitive est la flamme olympique. » Et puis : « Vous devez savoir que la Russie transforme les compétitions sportives en de spectaculaires événements. Ces vingt-cinq dernières années, nous avons accueilli plus de cent compétitions majeures ». A l'unanimité, le projet olympique 2014 est alors confié à la Russie. Sotchi va accueillir les premiers JO jamais organisés sur le sol post-soviétique.



Sotchi, Russie, avril 2016 (Photos Pascal Dumont)

Au cours des années qui suivent l’attribution des JO d’hiver à Sotchi, la ville et sa région s'activent. C'est qu'il faut tout reconstruire : Sotchi a été laissée à l’abandon après la chute de l'Union soviétique. Et elle est immense. Si l’on a entendu toutes sortes de choses sur Sotchi, ce que l'on sait moins, c'est qu'elle est la municipalité la plus étendue de Russie : c’est une langue de terre longue de 105 kilomètres, située entre la ville de Touapsé et l'Abkhazie, enserrée par les bords de la mer Noire d'un côté et les contreforts du Caucase de l'autre. Ces derniers font office d'immense barrière naturelle qui protège la région de Sotchi des vents froids sibériens et confère au lieu son climat subtropical humide unique en Russie. A savoir des températures douces toute l'année, qui induisent des précipitations régulières et importantes. Ainsi, l'été la végétation est luxuriante tandis que l'hiver, la neige recouvre les stations alpines. Depuis les montagnes d'Adler, on peut distinguer sans peine la mer Noire, et depuis les plages d’Adler, on peut admirer les neiges éternelles du Caucase. Un vis-à-vis mer et montagne qui rend le site particulièrement exceptionnel.

Des sanatoriums soviétiques à la Riviera russe
Sotchi a encore d’autres atouts. A l'instar de Yalta ou de Jūrmala, Sotchi est, sous l'URSS, une station balnéaire aux vertus curatives. La ville est alors dotée de nombreux sanatoriums et autres maisons de santé, si bien qu'en 1930 la ville accueille 140 000 visiteurs par an. Au fil des années et grâce à une politique touristique favorable, Sotchi se développe, s'agrandit, pour finalement accueillir presque 4 millions de visiteurs par an dans les années 1980. Pour les populations du monde post-soviétique, Sotchi est donc synonyme de tourisme, non pas de sports d'hiver. A l’époque, le régime soviétique se sert de la ville comme d’un symbole idéologique qui tend à prouver que le socialisme est un succès, et donc, que les touristes étrangers sont les bienvenus.  Très populaire à l’intérieur de l’URSS, Sotchi reste cependant méconnue à l'international. Surnommée « Capitale du sud de la Russie » par les Soviétiques, elle est, dans l'imaginaire collectif de la région, la première station balnéaire soviétique.


Sur le front de mer de Sotchi, en avril 2016 (Photo Pascal Dumont)

Aussi, quand Vladimir Poutine propose Sotchi pour les JO d’hiver, il ne s’agit pas seulement de la candidature d’une ville et d’un territoire au cadre idyllique et atypique, mais également et surtout la candidature d’un symbole d’une Union soviétique en décrépitude mais qui va redorer son blason, avec pour slogan olympique : « Sochi, city of the futur ».



Dans le centre de Sotchi (Photo Pascal Dumont) et sur le site olympique, au lendemain des JO 2014 (Photo Lukas Aubin)

Véritable carrefour entre l'Europe et l'Asie, Sotchi est par ailleurs une ville multiculturelle, qui abrite en son sein plus de 90 groupes ethniques (quand la Russie en compte au total 170 !). Si les Russes occupent naturellement la première place (70% de la population locale), les Arméniens trustent la deuxième (20%), eux-mêmes suivis par les Ukrainiens, les Géorgiens, les Circassiens, les Grecs, les Tatars, les Biélorusses, les Abkhazes, les Ossètes, etc. Comme dans la ville russe de Rostov-sur-le-Don, ce melting-pot résulte d’une situation géographique à la croisée de la Géorgie, de la mer Noire et de l'Ukraine.

La reconstruction de « la perle de la mer Noire »
Si aujourd'hui Sotchi existe sur la carte dans les représentations occidentales, voilà le fruit d'une politique volontariste de la part du pouvoir russe qui a investi pas moins de 50 milliards d'euros pour la reconstruction de la station balnéaire. Résultat, quatre ans après les JO d’hiver de Sotchi, la ville est devenue un lieu commun pour évoquer la Russie. Station balnéaire paradisiaque pour les uns, enfer touristique pour les autres, la perle de la mer noire existe désormais en dehors des représentations habituelles de l'ex-URSS. Façonnée pour répondre aux standards internationaux et attirer les touristes du monde entier, Sotchi grouille de nouveaux restaurants, de chalets en bois, d’infrastructures sportives à l’architecture souvent fantasque ou encore de gigantesques immeubles aux vitres miroir. En une dizaine d'années, la ville a ainsi muté pour devenir la nouvelle vitrine – le village Potemkine – d'une Russie renaissante.



Vitrines à Sotchi, en avril 2016 (Photo Pascal Dumont)

Le risque d’éléphant blanc était pourtant grand. Petite, à l'échelle de la Russie, Sotchi ne compte que 430 000 habitants. Et ces dernières années, les infrastructures sportives ont brillé par leur inactivité. Le stade Fisht (actuellement utilisé pour la Coupe du monde) peine à drainer les foules, quand la commune de Krasnaïa Poliana, entièrement reconstruite pour les JO et devenue une station de sports d'hiver, ressemble le plus souvent à un village fantôme. Néanmoins, comme promis par le président russe, le tourisme s'y développe. L'année dernière, pas moins de 6,4 millions de touristes (principalement russes) y ont séjourné. Et entre 2011 et 2016, le nombre de touristes à Sotchi a augmenté de plus de 62 %. Sans compter que la région est (re)devenue sportive. En 2016, 46,7% de la population locale y pratiquait régulièrement un sport contre 25,1% en 2010.


Krasnaïa Poliana, en avril 2016 (Photo Pascal Dumont)

Si Sotchi est, sur le papier, la ville la plus sportive de Russie, elle cherche néanmoins à diversifier ses activités. La nouvelle Université internationale olympique russe (RIOU) est par exemple destinée à accueillir les manageurs du sport de demain et en provenance du monde entier. Les cours y sont dispensés en plusieurs langues et les infrastructures modernes permettent aux élèves d’étudier dans des conditions acceptables. Une modernité évidente qui contraste avec des zones d'ombre que la Coupe du monde et les JO de Sotchi ne sont pas parvenus à masquer. Certains quartiers ont été laissés à l'abandon, des familles n'ont pas pu être relogées suite à la destruction du village d'Adler pour la création du site olympique et la corruption est particulièrement retorse lors de la tenue d’élections. Une ancienne députée locale du KPRF (parti communiste russe), qui préfère garder l’anonymat, n'est pas tendre : « C'est bien simple, le bourrage d'urne est présent partout ici. C'est un vieux réflexe pavlovien soviétique. Il est pratiquement impossible d'exister en faisant parti de l'opposition », explique-t-elle, dans la pénombre d'un bar poussiéreux en périphérie du centre ville, le visage cachée par des lunettes noires. Et de reprendre : « Sotchi, c'est le joyau de Vladimir Poutine, son bébé. Peu importe son prix, la ville doit rayonner. Et pour cela, il doit la contrôler. » Quelque 70 millions d'euros ont été ajoutés au bas de la facture ces quatre dernières années afin de préparer au mieux la station balnéaire pour la Coupe du monde. La perle de la mer Noire, ça n'a pas de prix.


Sotchi (Photo Pascal Dumont)