Stalingrad, hier et demain

Par LUKAS AUBIN

Parmi les villes hôtesses de la Coupe du monde de football 2018, Volgograd est sans doute la plus « soviétique ». Symbole historique de la résistance russe face au joug nazi, l’ancienne Stalingrad a bien du mal à détourner le regard de son passé. Incursion.


La statue de la Mère-Patrie (Photo Lukas Aubin)

Volgograd fait partie de ces villes russes qui respirent l'histoire. Dans l’ancienne Stalingrad, le récit de la Seconde Guerre mondiale est partout, au travers des monuments, des musées, des rues. Ces vestiges célèbrent la victoire, la défaite, la mémoire, le devoir aussi. Ville-héros de l'URSS (un titre que détiennent également onze autres villes de l'ex-espace soviétique), Stalingrad, rebaptisée Volgograd en 1961, reste le symbole d’une Union soviétique victorieuse sur le nazisme.

« Il fait froid, pas vrai ? » s'exclame Alexandre Bounine, directeur de la Fondation pour la mémoire de la bataille de Stalingrad, survenue en décembre 1941. « Alors imaginez, raconte-t-il. C'était le temps qu'il faisait pendant le siège de Stalingrad ! Les soldats ne dormaient plus sous peine de mourir gelés ! » L'image est pour le moins glaçante. Ce jour-là, il fait 15 degrés au-dessous de zéro, ce qui a le don de transformer la moindre partie du corps laissée à l’air libre en un bloc rouge vif.

Une identité soviétique
En guise d’introduction à la ville, il faut absolument emprunter l'allée des Héros. Comme le ferait un roman, celle-ci raconte tout un pan de l'histoire de la ville et les symboles qui la composent ne trompent pas. L’artère en question naît de la place des Combattants Tombés, pour venir couper l’avenue Lénine et la rue des Soviétiques et enfin déboucher sur le parc de la Victoire. Tout est là pour que le promeneur se souvienne de la Grande guerre patriotique (nom donné en Russie à la Seconde Guerre mondiale, N.D.L.R).


Scène de rue à Volgograd (Photo Lukas Aubin)

« C'est en cela que nous voudrions renommer la ville Stalingrad », continue Alexandre Bounine. « Pas pour Staline, non, mais pour la bataille de Stalingrad ! En France, nous avons calculé, il y a plus de cent villes qui ont une rue, une place, ou un monument nommés Stalingrad. Pourquoi ? Certainement pas à la gloire de Staline mais bien parce que la ville symbolise la résistance et la victoire. » Rebaptisée Volgograd au début des années 1960 (comprendre « la ville de la Volga »), le temps était alors à un processus de déstalinisation lancé par Nikita Khrouchtchev. Depuis, le débat ne cesse d'alimenter les gazettes locales et, régulièrement, l'idée d'un référendum pour changer à nouveau le nom de la ville refait surface.

Au fil de la Volga
Depuis le parc de la Victoire, on aperçoit la Volga. Si les fleuves russes formaient une famille, la Volga en serait la « petite mère », comme la surnomment les locaux. Puissante, longue, respectable. Cette année encore, elle n'a pas gelé. Trop large, elle peut supporter les plus basses températures. Seuls quelques blocs de glace dérivent par endroit et s'écrasent lentement sur les rives dans un craquement. Après quelques jours de tempête, le soleil fait enfin son apparition et la neige est si blanche qu'elle vous brûle les yeux. Vierge de toute trace de pas, le blanc manteau se trouve seulement souillé par quelques hommes qui travaillent, jour et nuit, à parfaire leur infini ouvrage : déneiger.


Deux déneigeurs prennent leur pause, à Volgograd (Photo Lukas Aubin)

Sur la rive ouest du plus long fleuve d’Europe, les symboles soviétiques se comptent par dizaines. Ici un bas-relief, là une étoile rouge, plus loin un navire de guerre qui semble attendre de pied ferme d'imaginaires troupes ennemies. Enfin, les pieds dans l'eau ou presque, une incontournable statue de Lénine tend les bras. A une dizaine de mètres de là, et sous un soleil polaire, se présente alors un étrange spectacle. Là, une paire de chaussures élimées, une veste rappée et une bouteille de vodka dégoupillée sont parfaitement alignées sur le sol neigeux. Un bruit d'eau se fait entendre en contrebas et voilà que surgit un nageur qui évolue paisiblement entre deux blocs de glace. Emergeant dans le plus simple appareil : « Je ne suis pas comme Poutine1, je ne cherche pas à l'imiter », s'exclame le nageur. « En plus, je suis pas vraiment croyant, je suis médecin, reprend-il. Je fais comme ma mère : un verre de vodka et une baignade hivernale par an. Elle fait ça depuis toujours et elle est encore vivante aujourd'hui. Le froid, ça conserve. Et pourtant, elle a fait le siège de Stalingrad... »

Grand stade, petite équipe
Au fil du temps, le chemin emprunté disparaît et la berge devient impraticable. Il faut regagner la ville : le nouveau stade de football apparaît. Le chantier est bien avancé et le premier match devrait avoir lieu sous peu. L’architecture de ce stade est à l'image de la ville : classique, sobre et sans fioritures. Son coût : 17,1 millards de roubles (environ 242 millions d'euros). Sa taille : 45 000 places. Autrement dit, voilà un mastodonte pour une ville dont l'équipe de football locale – le FK Rotor Volgograd – n’évolue qu’en deuxième division. Afin de limiter la casse, les autorités ont décidé de réduire la capacité du stade à 35 000 places après la Coupe du monde 2018.


Le nouveau stade de football de Volgograd, construit pour la Coupe du monde 2018 (Photo Lukas Aubin)

Notre regard n'est pas longtemps accaparé par l’édifice sportif. De l'autre coté de la route se dresse la statue la plus importante de la ville, peut-être même, la plus importante de toute la Russie : la statue de la Mère-Patrie.

L'appel de la Mère-Patrie
Pour rejoindre le colossal monument, personne ne peut échapper à un véritable pèlerinage historique à travers la colline du Kourgane Mamaïev. D'abord, arpenter une volée de marches sur lesquelles est inscrit : « A notre patrie soviétique : l'URSS ». Puis, parcourir une allée bordée de peupliers, atteindre une nouvelle rangée de marches et observer de hauts bas-reliefs représentant des scènes de la Seconde Guerre mondiale. Le tout, agrémenté d'une musique patriotique entrecoupée de bruits d'obus et de fusils mitrailleurs. L'ambiance est lourde, la Mère-Patrie encore loin. Une longue esplanade enneigée se découvre alors, comme pour respirer un peu. À droite, une rangée de statues souffrant le martyr de la guerre, à gauche, une longue inscription : « Un vent de fer les frappait au visage et pourtant ils continuaient d'avancer, et une fois de plus une peur superstitieuse devait s'emparer de l'ennemi : ces hommes qui marchaient à l'assaut, étaient-ils seulement mortels ? »


La flamme éternelle dans le hall de la gloire militaire, à Volgograd (Photo Lukas Aubin)

Une fois la citation digérée se dessine un tunnel creusé dans la roche. Le soleil est chassé par les ténèbres pour quelques instants, avant que la flamme éternelle n'illumine le hall de la gloire militaire. Deux gardes aux visages impassibles la protègent d'éventuels fauteurs de troubles, tandis qu’une musique lancinante enveloppe le visiteur. Un nouvel escalier à gravir : quelques tombes, une statue. Celle d'une mère qui enveloppe de ses larmes et d'un drap blanc son enfant tombé au combat. Difficile de rester de marbre devant toutes ces statues de pierre. Le chemin est tout à coup plus pentu pour accéder au sommet de la colline. Finalement, la dernière marche, la deux-centième, est gravie. Deux cent : comme le nombre de jours que dura la bataille de Stalingrad. Cette fois, c’est la Mère-Patrie. Du haut de ses 85 mètres (deux fois la taille de la statue de la Liberté sans son socle), c’est elle la plus grande femme du monde. Construite en 1967, elle symbolise la victoire soviétique sur le joug nazi. Sa robe dans le vent, son épée pointée vers le ciel et son visage hurlant figés par le sculpteur défient quiconque s'attaquerait à ses enfants, à savoir le peuple russe tout entier.


L'Appel de la Mère-Patrie (Photo Lukas Aubin)

Et demain ?
« Aujourd'hui, la ville existe à travers son passé soviétique », explique Natalia Evgenieva, la directrice du musée Octobre Rouge. « Car en plus d'être un symbole de la victoire contre l'Allemagne, elle est également un endroit stratégique du bassin ouvrier de la Volga. » Et quid de la Coupe du monde ? « Je ne sais pas si cela est très utile pour Volgograd, concède-t-elle, mais ça aura au moins eu le mérite de reconstruire les routes ». La population locale, qui dépasse tout de même le million d'habitants, semble tout aussi mitigée. « Ça va être le bordel encore », s'emporte Yvan, un routier d'âge mûr. « Pour sûr, j'irai m'enfermer dans ma datcha à la campagne pendant toute la durée de l'événement ! »

Et au conducteur de taxi en direction de l'aéroport de conclure d'un geste fraternel : « J'aurais bien aimé aller voir des matchs, mais vu le prix des billets... Impossible. Tenez, prenez cette pièce de monnaie : elle est collector, elle symbolise la bataille de Stalingrad. » Pile, dix roubles. Face, la Mère-Patrie réduite à quelques millimètres, victorieuse. L'histoire, encore.

1 Le président russe a célébré l'Epiphanie en janvier dernier, en se baignant dans un lac gelé comme le veut la tradition orthodoxe.