Street art en Russie : une culture bicéphale

Par CLÉMENT CHAUTANT

Voilà plusieurs années que des fresques murales viennent rompre la grisaille des grandes villes russes. Derrière ces œuvres : des street artistes indépendants d’une part, mais aussi des organisations « officielles » dont les réalisations véhiculent des messages tantôt commerciaux, tantôt politiques.


Misha Most (Photo DR)

En Union soviétique, elle remplissait l’espace public, s’étalant de long en large à la gloire du Parti unique, de l’ouvrier stakhanoviste ou des vaillantes familles paysannes travaillant de concert à l’édification du socialisme. Tantôt sous la forme de fresques figuratives, tantôt diffusant des messages inspirants en caractères blancs sur fond rouge, la propagande murale fut un classique de l’URSS. Elle ne fut d’ailleurs pas exempte de critiques en son temps, à l’instar des artistes russes Vitaly Komar et Alexandre Mélamid qui moquèrent ces bannières rouges en troquant leurs inscriptions contre des rectangles blancs, soulignant l’inanité de ces messages dont le sens leur importait peu.

Pour égayer leurs cités, des organisations se mobilisent aujourd’hui à travers le pays pour recouvrir de fresques hautes en couleur les nombreuses façades inutilisées. Si leurs motivations diffèrent, un point commun les réunit toutes : une sorte de compétition pour la conquête des murs des villes, une sorte de guerre du street art. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on désigne comme tel... Cet art, qui échappe bien souvent à la loi et au péril du temps, n’a en théorie guère sa place dans les centre-villes de Russie où toute expression artistique non-officielle semble être aussitôt effacée.

Quelques artistes parviennent néanmoins à marquer la ville de leur sceau. Récemment, un certain ProBoyNick a même été invité sur le plateau du « talk-show » le plus populaire du pays après avoir été repéré sur Instagram grâce à ses esquisses dessinées dans la boue et la poussière recouvrant les véhicules. Artem Loskutov, originaire de Novossibirsk, a quant à lui envahi Moscou (il a dernièrement exposé au musée Garage) avec ses collages de boîtes de conserve, comme autant de clins d’œil à Warhol... A la différence que l’évocation de la société de consommation fait ici place à une référence aux produits interdits d’importation en Russie (une interdiction décidée en réponse aux sanctions économiques occidentales). On peut enfin mentionner Kirill Kto et ses découpes dans les bâches d’échafaudage, à l’origine des nombreuses paires d’yeux scrutateurs qui hantent les rues moscovites.


© Kirill Kto

L’influence de ces quelques artistes, dont la liste proposée ici n’est évidemment pas exhaustive, demeure néanmoins marginale et ne suffit pas à imposer le street art en Russie comme il a pu s’établir dans certains grandes villes européennes. Pour conquérir les rues, il faut ici obtenir l’aval des autorités et leur contrôle est le plus souvent motivé par des idées d’ordre politique, si bien que ce qui semblait illégal par le passé se transforme aujourd’hui en une sorte d’art officiel, un peu comme si l’on assistait, somme toute, au retour d’une certaine propagande patriotique. Ainsi ont émergé par exemple des fresques célébrant la victoire contre le nazisme ou le retour de la Crimée dans le giron russe.

Alexandre Diaghilev est à l’origine de bon nombre de ces fresques, commandées par le groupe « ArtFacade » qu’il dirige. En 2014, cet activiste qui fut membre de plusieurs organisations de jeunesse nationalistes, lance le projet « 2000 maisons russes » qui propose d’embellir les villes de Russie en finançant la réalisation de murs peints à travers le pays. Le projet ne manque pas d’intérêt ; il s’agit de lancer un appel à candidature pour la réalisation de fresques sur des façades d’immeubles de plus d’une dizaine d’étages et de permettre aux auteurs des projets sélectionnés de suivre une semaine de cours aux Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. Mais la sélection fait débat : sont surtout retenues les réalisations proposant de célébrer de grandes figures de l’Histoire de l’art ou des sciences russes : Stanislavski, Vernadski, Tchaïkovski, Vygotski, Eisenstein… Un peu plus tard, en 2015, à l’occasion du 70ème anniversaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie, il reviendra à « ArtFacade » de réaliser une vingtaine de fresques dans Moscou à la gloire de l’Armée rouge.

Dotée de financements publics, l’organisation « ArtFacade » s’est fixée un objectif simple : embellir les villes russes. Non seulement en leur donnant des couleurs, mais également en luttant contre ce que Diaghilev considère comme un problème majeur, le vandalisme. « Le street art, habituellement, dit-il, c’est du vandalisme. Ce que l’on fait nous, c’est légal, et depuis que nos projets ont été lancés, le taux de vandalisme a diminué de 93%. » Diaghilev affirme ainsi avoir « légalisé en quelque sorte le street art », ce que soutient également le parti Russie Unie, celui du président russe. Ainsi, « chaque fresque est réalisée avec l’accord des autorités et des habitants des immeubles sélectionnés », assure le directeur artistique d’ « Artfacade ». Sauf en octobre 2014 : cette fois-ci, l’organisation avait réalisé une fresque représentant un soldat ramenant la Crimée dans le camp russe à l’aide d’une crosse de hockey. Résultat : la fresque a provoqué le mécontentement des résidents qui n’avaient pas été consultés. C’est ainsi que ladite fresque a été recouverte au profit d’un mur peint en l’honneur de… Super Mario, le célèbre personnage de Nintendo, puisque, pour « ArtFacade », le street art peut également prendre la forme de contrats publicitaires.

Interrogée à propos d’ « ArtFacade », Sabina Chagina répond agacée qu’il ne s’agit en rien d’art. « Ils ne soutiennent pas le street art, affirme-t-elle, ils ne veulent même pas donner d’argent pour ça. Ils distribuent seulement des bombes de peinture à des gens qui reproduisent un dessin à l’aide d’un vidéoprojecteur. Même un enfant peut le faire. » Si elle se montre aussi catégorique, c’est qu’elle a été la première à travailler sur des projets de fresques murales, avant d’être concurrencée de toutes parts. En 2013, son organisation Artmossphere s’associe au département de la culture de la ville de Moscou dans le cadre du projet « Meilleure Ville du Monde », un ambitieux festival dédié à la culture urbaine. En l'espace d'un an, entre autres événements, une centaine de fresques sont alors réalisées dans la capitale russe par quinze artistes internationaux et une vingtaine d’artistes russes. Ce projet n’aurait pu être réalisé sans l’aide de Sergei Kapkov, alors à la tête du département de la culture et surnommé le « ministre hipster » en raison du renouveau qu’il a su insuffler à la programmation culturelle de la ville. Son départ en 2015 mettra semble-t-il un terme à une politique culturelle audacieuse, notamment en terme de culture urbaine. Pour la nouvelle administration, les fresques de Diaghilev ressemblent à une aubaine, si bien que d’autres organisations s’associent à « ArtFacade » ou entreprennent de réaliser leurs propres projets dans Moscou, tandis que les œuvres produites par Artmossphere sont progressivement effacées sans que les artistes ne soient prévenus.

Bien souvent, « ArtFacade » semble œuvrer à la réalisation des murs peints, sans doute sur commande d’une autre organisation. C’est notamment le cas avec « Russie Sobre » (Трезвая Россия), une organisation promouvant un mode de vie sain et qui lutte contre l’alcoolisme, le tabagisme et la consommation de drogues. Cependant, Diaghilev se montre réticent lorsqu’il s’agit d’admettre sa collaboration avec l’organisation « Réseau » (Сеть), avec laquelle il a pourtant travaillé sur la fresque polémique représentant l’annexion de la Crimée. Il faut dire que le groupe « Réseau » est un mouvement de jeunesse soutenant on ne peut plus clairement la politique du gouvernement actuel : « nous sommes pour Poutine. Supporter le pouvoir russe, c’est s’opposer aux autres pouvoirs, aux règles anglo-saxonnes du monde moderne. Ceux qui sont contre Poutine sont pour les actuels maîtres du monde », peut-on lire sur le site Internet de l’organisation. Et puis, d’accord pour « une femme avec une femme, un homme avec un homme, un homme avec un chien, un chien avec un robot, tant qu’ils ne se marient pas. » Et enfin, pas de problème en ce qui concerne les quatre grandes religions de Russie, mais « le protestantisme, le culte de Cthulhu, c’est non. » Tout un programme, qui les a sans doute inspiré pour cette célèbre fresque moscovite représentant les colombes de la paix qui reçoivent des gilets pare-balles de l’ours russe.


« Réseau » (Photo DR)

Jamais découragée, Sabina Chagina continue de croire, avec le projet Artmossphere, à un autre street art en Russie. C’est ainsi qu’en 2014, elle organise la première édition de la biennale Artmossphere. Le principe de la biennale : organiser un certain nombre d’expositions dédiées au street art, puis vendre aux enchères certaines des œuvres créées pour financer d’autres projets à travers la Russie, tels que la réalisation de fresques ou la mise en place d’un cycle de conférences dédiées à l’histoire du street art. L’événement se veut ambitieux ; en 2016 il a réuni 11 curateurs internationaux, 42 artistes étrangers et 26 artistes russes.

Si certains espaces publics ont été investis un temps, comme le centre panrusse des expositions (VDNKh), il est dorénavant difficile d’investir durablement la ville. Comme l'explique Sabina Chagina, « nous ne possédons pas de réglementation concernant l’utilisation des façades, c’est pour ça qu’il y a tous ces gens qui font des fresques commerciales ou politiques. Dans ces conditions, c’est compliqué de faire travailler des artistes. » Pour cette raison, seules trois fresques sont nées de la biennale de 2016, essentiellement grâce à des amis d’organisateurs qui ont proposé de mettre à profit les murs de leurs bâtiments.


Pasha Cas/Artmossphera (Photo DR)

Sabina Chagina aimerait que l’art s’empare de la rue, mais aussi que le street art soit reconnu en Russie à sa juste valeur, c’est-à-dire comme un art à part entière. « Il y a des gens ici qui estiment représenter l’art contemporain et qui n’envisagent pas le street art comme un véritable art, ils pensent que ce n’est pas sérieux, regrette la responsable de la biennale Artmossphere. C’est pourquoi nous voulons prouver qu’il s’agit bien d’un art et d’artistes, et qu’ils sont nombreux. » Parmi ces street artistes, il y a notamment Misha Most, « talentueux et conceptuel ». Il est aujourd’hui le détenteur d’un record mondial initié avec Artmossphere : l’artiste est l’auteur du plus grand mur peint au monde, avec une œuvre qui recouvre une gigantesque façade (10 000 m2) d’une usine de Vyksa, petite commune située dans la région de Nijni-Novgorod. Une réalisation qui contribuera peut-être à forger une réputation mondiale au street art russe.


Le plus long mur de street art au monde à Vyksa (région de Nijni-Novgorod) par Misha Most © Artmossphere