Scène

Du théâtre qui réveille

Par CLÉMENT CHAUTANT

Un théâtre d'un genre nouveau se propage dans Moscou : un théâtre dont le spectateur devient le personnage principal. 


Fiodor Elutine, impressario des projets Remote Moscow et Tvaïa Igra (Photo DR)

C’est dans un petit cimetière, au nord de Moscou, que débute l’expérience proposée par le projet Remote Moscow. Aussitôt après avoir enfilé le casque audio qui vous est fourni, un long processus de dépersonnalisation s’amorce. C’est Rachel qui vous dicte désormais vos faits et gestes, à moins que ce ne soit en fait Peter ; difficile d’en savoir plus sur l’identité de cette voix qui vous réduit à l’état de marionnette puisqu’elle n’est qu’un programme informatique. Celle-ci s’empare donc de vous pour cent minutes de pérégrination à travers Moscou, avec un groupe d’une cinquantaine de personnes, non dans un but touristique mais plutôt pour vivre une performance théâtrale que l’on peine à qualifier.

Interactive, cette performance l’est dans la mesure où cette voix qui vous guide à travers la ville vous laisse parfois exprimer un semblant de libre-arbitre : c’est à vous d’entrer en contact avec les défunts enfouis six pieds sous terre, de même que vous aurez à faire un choix pour sortir des abysses… du métro. Ces interactions sont pourtant limitées tant la voix semble omnisciente et omnipotente, réduisant ainsi les participants au simple rôle de spectateurs passifs et obéissants. Mais ce serait manquer la profondeur de cette expérience que de s'arrêter à ce constat, car tout en nous dirigeant, cette voix révèle la dimension introspective de cette balade moscovite a priori si anodine.


Dans un cimetière moscovite (Photo DR)

C’est en effet le but affiché par Rimini Protokoll, ce collectif artistique allemand qui a mis au point l'expérience dont il faut se garder de fournir davantage de précisions au risque d’en dire trop. Simplement, au gré de cette promenade, chaque participant se retrouve laissé à lui-même, sous les auspices d’une voix intérieure qui invite au doute. Si celle-ci est artificielle, qu’est-ce qui ne l’est pas autour de vous ? Remote Moscow questionne la frontière entre le réel et l’artificiel, entre l’authenticité de nos conduites et la part de mise en scène intrinsèque à chaque comportement. En floutant la distinction entre acteurs et spectateurs, cette expérience théâtrale prend des airs de psychanalyse, elle nous interroge sur les parts de conscient et d’inconscient qui motivent nos actions. Quand le programme s’arrête, il est temps de revenir à la vie réelle, mais celle-ci est désormais irrémédiablement envisagée sous un nouvel angle.

D'Avignon à Moscou

À Moscou, c’est Fiodor Elutine qui a développé le concept après l’avoir découvert au Festival d’Avignon. Enthousiasmé par ce qu’il qualifie de théâtre immersif, il prend aussitôt contact avec l’équipe de Rimini Protokoll pour la convaincre de le suivre en Russie. On l’informe alors que le collectif allemand collabore déjà avec le théâtre Tovstonogov de Saint-Pétersbourg pour mettre au point une version locale. Peu importe, Elutine parvient à les faire venir à Moscou pour mettre au point le futur Remote Moscow. Pendant un mois, ils entreprennent un travail de repérage dans la capitale russe qui doit devenir la scène de cette expérimentation théâtrale. Il en résulte un dispositif qui transporte le spectateur d’un cimetière à un monastère, en passant par le métro moscovite, jusqu’au toit du Tsoum (galerie commerciale de luxe située en plein centre de Moscou, ndlr) inaccessible en temps normal.


Sur le toit du Tsoum (Photo DR)

 

Qu’est-ce qui l’a motivé à faire venir Remote à Moscou ? C’est « le caractère inédit de cette expérience », admet-il, puisque ce théâtre immersif propose au spectateur d’être « le personnage principal du spectacle ». Il explique que l’expérience offerte par Remote ne concerne pas tant la ville de Moscou, mais plutôt le spectateur lui-même, invité à questionner son rapport à la ville envisagée comme une institution normée. Bien que personnage principal, le spectateur demeure néanmoins dirigé par un scénario qui anticipe son comportement.

Quelque chose d'Antonin Artaud

Il s’agit là en effet des caractéristiques récurrentes d’un théâtre immersif en vogue ces dernières années mais pourtant guère théorisé. À en croire Hans-Thies Lehmann, professeur de l’Université Goethe de Francfort, ce n’est qu’une expression de l’avènement du théâtre post-dramatique depuis les années 1970. Celui-ci a de singulier qu’il se distancie du drame, fondé sur l’action et la fable, pour « présenter plutôt une situation, un état ». Le théâtre immersif a ceci de particulier qu’il met le spectateur au cœur de cette situation. On note par ailleurs certaines similitudes avec le théâtre de la cruauté tel qu'il fut pensé par Antonin Artaud, dans la mesure où le spectateur est parfois mis face à lui-même, à fleur de peau, comme sacrifié par le dispositif en place. Pour paraphraser Artaud, voilà un « théâtre qui nous réveille : nerfs et cœur. » Dans Remote Moscow, le spectateur est appelé à se réveiller de la routine urbaine, à aborder la ville sous un autre angle.

Si cette comparaison entre le théâtre d’Antonin Artaud et l’expérience immersive offerte par Remote est valable, elle apparaît encore davantage pertinente s’agissant du nouveau projet de Fiodor Elutine à Moscou. Il s’agit cette fois d’une collaboration avec la compagnie de théâtre belge Ontroerend Goed, dont le spectacle intitulé « A Game of You » se produit à Moscou sous le nom de Tvaïa igra (Tвоя игра, littéralement « Ton jeu »). Le dispositif consiste en un labyrinthe de six salles, toutes plongées dans l’obscurité par de mystérieux rideaux rouges. Chaque spectateur/participant entreprend seul cette traversée d’une trentaine de minutes à travers un parcours aux allures de quête initiatique. Tvaïa igra constitue un miroir de l’âme, dans lequel une troupe d’acteurs décortique vos mimiques, décrypte votre comportement.

Pour Elutine, Remote Moscow et Tvaïa igra sont deux expériences très différentes, quoique relevant du théâtre immersif. Si la première avait des aires de psychanalyse, il estime que la seconde s’apparente davantage à une psychothérapie. C’est notre rapport à la solitude et notre relation à autrui qui façonnent cette expérience individualisée, à condition bien sûr d’oser se livrer, se mettre à nu. Tvaïa igra nous confronte à nous même comme rarement il nous en est donné l’occasion, si bien que l’on parvient à la fin de cette demie-heure en se retrouvant face à soi-même, mais transposé dans un autre corps. Aussi enthousiasmé que bon vendeur, Fiodor Élutine conclut en nous assurant qu’on ne peut comprendre en quoi Tvaïa igra consiste sans l’essayer. Effectivement, quand on revient à la réalité, difficile d’expliquer ce que l’on vient d’expérimenter. Gardons-nous donc de donner trop d’information tant la surprise est de taille, en attendant de découvrir la prochaine expérience de théâtre immersif qu’Elutine aimerait développer à Moscou d’ici l’an prochain.

Billet : de 1500 à 2000 RUB

Plus d'infos sur le site de Remote Moscow, Remote Petersburg et Tvaïa igra

Pages Facebook des projets Remote Moscow et Tvaïa igra

Publicité