Scène

Viktor Tsoï est mort, vive Kino!

Par LUKAS AUBIN

Bientôt trente ans après la disparition de son leader, Viktor Tsoï, le groupe Kino reste un véritable phénomène en Russie alors même que celui-ci a été dissout en 1992. Emissions de télévision, hommages collectifs, albums de reprises, la flamme du plus grand groupe de rock soviétique n'en finit pas de brûler. De quoi Kino est-il le nom ?

Le 15 août 1990, au cœur d'une chaude après-midi d'été lettone, Viktor Tsoï rentre de la pêche au volant de sa voiture Moskvitch 2141. Epuisé, il vient d'enregistrer sa voix pour le prochain album. Il croule sous le travail et les demandes d'interviews se multiplient. Les fans attendent avec impatience la prochaine galette du groupe et la pression est énorme. La formation dirigée par Tsoï sort à peine d'une tournée d'une cinquantaine de stades et la « Kinomania » bat son plein. En moins de dix ans, Kino est devenu un véritable phénomène de société en URSS. Et puis, au kilomètre 35 de la route qui relie Skola à Talsi, non loin de Riga, tout s'arrête. L'étoile filante nommée Viktor Tsoï, au sommet de sa gloire, s'endort au volant et percute un bus Ikarus en plein virage. Il va en mourir. Il a 28 ans.

« Tsoï est en vie ! »
Très vite l'information se répand chez les médias soviétiques. A quelques milliers de kilomètres de là, à Moscou, un inconnu écrit sur le mur du numéro 37 de l'Arbat à Moscou : Tsoï est mort. Quelques heures plus tard, une nouvelle inscription fait son apparition, répondant à la première : « Tsoï est en vie ». Du statut de rock star, Viktor Tsoï vient d'être propulsé au rang de légende. Désormais, le « mur de Tsoï » sera un lieu de pèlerinage pour ces fans orphelins qui viendront s'y recueillir deux fois l'an : le 21 juin, jour de l'anniversaire du chanteur, et le 15 août, jour de son décès. Aujourd’hui encore, il est coutume d'y déposer une cigarette allumée, de chanter quelques couplets de Kino, ou encore de taguer des mots à la mémoire du chanteur.


Un tague à la gloire de Viktor Tsoï à Ekaterinbourg (Oural). Photo Lukas Aubin.

Au lendemain de la mort de Tsoï, la jeunesse soviétique est en deuil et une vague de suicides parcourt la Russie. Tsoï n'est pas un simple chanteur, il est aussi un guide. Un mois plus tard, le nouvel et dernier album de Kino est mixé. Il sort dans les bacs en janvier 1991 à Moscou. Baptisé Album noir en signe de deuil, il est aujourd'hui encore l'album de rock le plus vendu de toute l'histoire de la Russie.


Au cimetière théologique de Leningrad, les funérailles de Viktor Tsoï, le 19 août 1990.

Une étoile nommée Viktor Tsoï
Véritable phénomène de société, Kino – qui signifie « cinéma » en russe – est un objet de culte vénéré par plusieurs générations généreuses en superlatifs à la simple évocation de ce groupe de rock. « Eternel », « humain », « poignant », « nostalgique ». Mickaël, jeune Français russophile à la barbe naissante, décrit son rapport au groupe de rock. « La musique de Kino, pour moi, c'est comme si je me baladais dans les rues de l'Union soviétique », raconte-t-il, « ça me fait voyager. J'ai pu mesurer la popularité du groupe quand je suis arrivé à Novossibirsk en Russie. Là-bas, il y avait une grande statue du chanteur au beau milieu de la ville ! »

Il est vrai que dans la Russie d’aujourd'hui, les rues sont parsemées de détails rappelant la gloire passée du groupe. Une gravure, un tague, une phrase, les murs se rappellent sans cesse Kino, comme gravé dans la mémoire collective russe. Souvent, de jeunes guitaristes plein d'entrain grattent quelques chansons du groupe dans l'espoir de décrocher une poignée de roubles de la part des passants. Et il n'est pas rare que ceux-ci s'arrêtent et se mettent à chanter avec eux.

Kino, c'est l'histoire d'un groupe de rock soviétique dont la popularité a explosé à la fin des années 1980, sans jamais retomber depuis. Rien ne le laissait présager pourtant.


Viktor Tsoï (Photo DR)

Nous sommes au début des années 1980 : le groupe se fait et se défait. La formation change plusieurs fois de musiciens et de nom. Peu à peu, Kino devient très populaire dans le métro de Léningrad (l’ancienne Saint-Pétersbourg, NDLR), où ses membres jouent à la va-vite. C’est grâce à Boris Grebenshchikov – le leader du groupe Aquarium – que le groupe parvient à financer ses deux premiers albums. Produit au nez et à la barbe des autorités soviétiques, le succès de ces deux albums peine à arriver. Mais peu à peu, le bouche à oreilles fonctionne. Les galettes commencent à s’échanger sous le manteau dans toute l'URSS et le groupe joue régulièrement dans des appartements communautaires soviétiques à Moscou et Léningrad. Puis à l’heure de la perestroïka et de la glasnost initiées par Gorbatchev, Kino commence à enregistrer des albums de façon légale.

C'est réellement en 1988 que le groupe explose. A l'époque, le film L’aiguille, dans lequel le rôle principal est tenu par Viktor Tsoï, et l'album de Kino, Groupe sanguin, sortent au même moment. Tous deux connaissent un succès sans précédent auprès de la jeunesse soviétique. La « kinomania » est lancée.

« La bande son de la perestroika »
Le succès est tel que même les frontières de l'Union soviétique s'entrouvrent pour laisser passer les rock stars. Le 2 avril 1989, Kino, accompagné des groupes soviétiques Auktyon et Zvuki mu, s'envolent pour la France afin de participer au 13ème festival de musique du Printemps de Bourges. Cela n'a certes pas été chose simple : il a fallu l'intervention de Jack Lang, alors ministre de la culture français, auprès des autorités soviétiques, pour que les musiciens obtiennent leur visa au tout dernier moment. Sur la scène française, Kino fait à l’époque son effet. Une édition francophone du single « Le dernier des héros » est même tiré à plusieurs milliers d'exemplaires. Il est de bon ton chez les mélomanes avertis de citer Kino comme une référence de la nouvelle vague du rock soviétique underground depuis la sortie de l’album Rocking Soviet en 1987. A Bourges, Kino rencontre les musiciens de Noir Désir et les deux groupes se lient d'amitié.


Les 7 et 8 mai 1990, les groupes Kino et Noir Désir partagent la même affiche à Léningrad (DR)

« J'ai rencontré Viktor après le Printemps de Bourges. », explique Denis Barthe, le batteur de Noir Désir. « On a fait un barbecue ensemble en 1989 à Bordeaux, il était très sympa, très doux. On ne se comprenait pas toujours mais on s'appréciait. C'est là qu'est née l'idée de faire une tournée commune en URSS avec Noir Désir. Difficile de refuser ! », s'extasie Nini (le surnom de Denis Barthe, NDLR). « Je me souviens des concerts à Léningrad ! 50 000 personnes, alors qu'on leur avait bien dit qu'on voulait faire des petites scènes, qui n'attendaient que Kino ! Je me souviens m'être dit : mais c'est les Beatles ces mecs en fait ! »

Au lendemain de la performance de Kino à Bourges, les compte-rendus de la presse française  sont pourtant mitigés. Le journal Le Monde parle d'un « rock puissant et lourd, chanté d'une voix monocorde ». Cette « musique simple », « presque martiale » serait, semble-t-il, « une copie du rock anglo-saxon ». La « bande son de la perestroika » ne fait visiblement pas l'unanimité.

Kino, les « Beatles soviétiques » ?
« Tsoï c'est un pylône, il tient », explique Gleb, un fan franco-russe de la première heure, « Sur scène, il ne bouge pas, il est solide. C'était très important pour les jeunes soviétiques. Les critiques français ne pouvaient pas comprendre ». La réalité de Kino semble être ailleurs. « Pour moi c'est un groupe qui réveille les consciences, il y a un message. Mais on n'est pas sur un engagement traditionnel au sens anglo-saxon du terme. On ne parle pas de tout casser, de faire la révolution dans la rue, mais plutôt d’une révolution intérieure ». Et cela a souvent été mal compris en dehors des frontières de l'Union soviétique. Pour preuve, la chanson qui se rapproche le plus d'un engagement politique « classique » s'appelle « Changement ! » et – comme la chanson « Wind of change » du groupe Scorpions – elle a souvent été associée à la chute de l'URSS qui a eu lieu quelques années plus tard. Pourtant, Tsoï s'en est toujours défendu, expliquant qu'il parlait de changements intérieurs. « C'est ça qui fait la force de Tsoï », surenchérit Gleb. « Il ne l'a peut être chantée comme ça mais pour moi, c'était un lapsus musical révélateur. Le changement, il l'avait senti. Tout le monde l'avait senti ».


Dans la rue. (Photo Lukas Aubin)

Lioudmila, jeune Russe de 24 ans, va plus loin encore. « En fait, Kino est intemporel et ne répond à aucune tendance. Leurs accords sont simples et clairs pour tout le monde, car l'essentiel ce sont les mots. Ils ont mal. Ils veulent crier au beau milieu de la société, dans les appartements communautaires ou dans un parc la nuit, et, parfois, ils hurlent en un souffle pour dire quelque chose de très intime. Pour moi ils parlent avec les mots de la jeunesse éternelle ». Des poètes de la rue, en somme ? « Non », répond Gleb, « Des poètes dans la lune, je crois que c'est plutôt ça ».

« Ni poisson, ni viande »
Dans le film Leto de Kirill Serebrennikov, sorti récemment en France et qui raconte la montée en puissance du rock soviétique dans les années 1980 en URSS, une scène résume bien le dilemme des futurs musiciens de Kino. Le groupe s'appelle alors « Gagarine et les hyperboloïdes » et le leader Viktor Tsoï est alors en pleine quête d'identité musicale. Tsoï cherche à savoir quelle direction doit prendre le groupe. Punk ? Rock anglo-saxon ? New wave ? Tsoï déclare sans ambages : « Nous ne sommes ni punks, ni rocks, nous ne sommes ni poisson, ni viande. Qui sommes-nous alors ? »

La réponse à cette question ne tarde pas à arriver. Le groupe va se révéler en cessant de copier le rock anglo-saxon et en s'inspirant de son propre environnement. Il va trouver sa propre identité et devenir le miroir d'une réalité soviétique alors méconnue à l'Ouest. Car c'est bien de cela dont il s'agit lorsque l'on s'intéresse à Kino. Qu'est-ce que ce groupe pouvait alors signifier pour la jeunesse soviétique et pourquoi son écho résonne-t-il plus que jamais aux oreilles de celle d'aujourd'hui ?


Le 19 août 1990, lors des funérailles de Viktor Tsoï, se forme une procession place du Palais à Léningrad (DR)

La formation musicale est pourtant classique : guitares-basse-batterie-voix. Le timbre est lancinant, le rythme est saccadé, le tout est presque minimaliste. Pourtant, écouter Kino, c'est toucher du doigt la mélancolie profonde, cette fameuse « âme russe » tant galvaudée aujourd'hui. C'est la vie de tous les jours racontée avec des mots simples mais percutants. Quand Viktor Tsoï scandait comme un mantra, « Ferme la porte derrière moi, je m'en vais » (1988), c'est toute une jeunesse soviétique qui répétait son désir d'ailleurs. Quand il disait « Il y a du temps, mais pas d'argent » (1982), il parlait au plus grand nombre. Quand il se racontait dans « Elektrichka » (1982), il décrivait ni plus ni moins le quotidien métro-boulot-dodo à la soviétique de la plupart des Russes dans les années 1980. « Pourquoi est-ce que je ne crie pas ? (…) Je me tais, et le train de banlieue m'emmène là où je ne veux pas aller », chantait-il, laconique.

A l'époque, les journaux occidentaux comparent Kino aux plus grands groupes britanniques, mais il aurait probablement été plus juste de les associer en France au groupe Téléphone. Kino – comme la formation de Jean-Louis Aubert – raconte le quotidien de façon poétique. Aussi, dans les paroles, rien n’est politique et tout l’est à la fois. Si ces textes parlent encore à la nouvelle génération russe, c'est bien parce que, au final, le « changement intérieur » que Tsoï appelait de ses vœux n'est pas encore advenu.

Le « dernier des héros » du rock
Au surlendemain de la mort de Viktor Tsoï, le 17 août 1990, la Komsomolskaïa Pradva – quotidien soviétique – écrit à propos du leader de Kino : « Tsoï est plus porteur de sens auprès des jeunes que tout politicien, célébrité ou écrivain. C'est parce que Tsoï n'a jamais menti et n'a jamais retourné sa veste. Il était et resta lui-même. […] Tsoï est le seul rockeur qui ne présente aucune différence entre son image et sa vie réelle, il vivait de la façon dont il chantait... Tsoï est le dernier des héros du rock. »

Ces propos font échos à une phrase que le chanteur répétait à qui voulait l'entendre : « Tout le monde dit que je dois devenir quelqu'un, alors que je voudrais simplement rester moi-même ». Pour mieux raconter les autres, probablement.