Viktor Tsoï : le Pouchkine du rock

Par ROMAIN COLAS

Alors que l'on fête leurs naissances respectives ce mois-ci, l’héritage d'Alexandre Pouchkine et de Viktor Tsoï n'a peut-être jamais été aussi vivant. Deux personnalités, deux époques, deux arts. Et pourtant, on ne peut s'empêcher de faire remarquer de troublantes similitudes. Petite étude comparée de deux génies russes.

« Le Dernier héros » (chanson de Viktor Tsoï) @ madeinfrantz

Le 6 juin dernier, ils étaient comme chaque année plusieurs centaines à converger autour des monuments érigés à la mémoire du grand Pouchkine. Rien qu'à Moscou, une cinquantaine de personnes se sont massées autour de la statue du mythique poète inaugurée par Dostoïevski. Des chanteurs d'opéras, des enfants, des professeurs se sont répandus en éloges et récitations. Tout autour de la statue ornée de fleurs gravitent des vendeurs de livres d’occasion. Ivan, 84 ans, vend du Mandelstam et des brochures d’opposants. Que signifie Pouchkine pour lui ? La réponse sonne comme une évidence : « Mais voyons, c’est notre grand poète Pouchkine ! C’est tout ! ». Comme toujours, lorsqu'il s'agit de Pouchkine, une émouvante unanimité. Mais qui pourrait bien en dire du mal ? « Personne. Mais les jeunes, ils s’en fichent maintenant. » Ce jour-là, le contexte donne raison à Ivan : le public est principalement constitué de retraités.

Ce 21 juin, date de naissance d'un autre grand de la culture russe, les jeunes en question étaient pour certains dans les bars et boîtes rock des grandes villes de la Fédération. Rien de tel qu’un bon concert de reprises pour fêter l'anniversaire de Viktor Tsoï, leader du groupe KINO. Lui que l'on reconnaît volontiers à sa mâchoire saillante, sa tignasse couleur ébène, sa voix grave et ses yeux fins mystérieux. Sa profession : emblème du rock russe. Le touriste ne manquera pas de remarquer cette pure vénération : Pouchkine, Tsoï… Des objets à leurs effigies sont partout dans les échoppes à souvenirs.

Pouchkine a sans nul doute révolutionné la littérature russe. Balayant les archaïsmes, il est parvenu à réunir, comme dira Gogol, « toute la richesse, la force et la souplesse de notre langue. » Viktor Tsoï, lui, a donné au rock soviétique ses lettres de noblesse. Leur notoriété posthume à tous deux ne faiblit décidément pas. 

Vie et mort tragique de deux icônes

Comme c'est souvent le cas pour les grandes destinées, une fin tragique leur a conféré à tous deux le statut d’icône. Nul besoin de rappeler le fameux duel qui mit fin aux jours d'Alexandre Pouchkine. Environ 153 ans plus tard, la voiture de Tsoï s'écrase contre un bus. Un parcours d’étoile filante qui débute le 21 juin 1962 pour Viktor Tsoï et le 6 juin 1799 pour Alexandre Pouchkine, lesquels ont d'ailleurs tous deux vu le jour à l'orée de l'été. Et tandis que Pouchkine a du sang africain dans les veines, le père de Tsoï, lui, vient du pays du Matin calme : la Corée. Iconoclastes de naissance, leur identité semble s'être forgée dans l’altérité1. Une différence qui leur a sans doute donné l’énergie pour faire bouger les lignes.

Quand ils entrent en scène, Pouchkine et Tsoï sont à peu près dans la même situation : leur art peine à prospérer en Russie. Evidemment, il sont confrontés à d'autres écrivains russes, d'autres groupes de rock. Derjavine, Joukovski et Lomonosov par exemple. AKVARIUM, ALICA et Alexander Bashlachev entre autres. Seulement, personne n'a encore trouvé le courage de s'affranchir, tout en s'en inspirant, des canons occidentaux. Et de libérer l'esprit russe.

Briser la glace

Pour Pouchkine, ce tour de force passe par une révolution linguistique. Le poète concrétise l’emploi d’une langue russe simplifiée, qu’il purge, défriche, décape. Dans ses vers, point de tournures alambiquées. Mais des intonations spontanées, sur des mots simples et vivants. Lié de cœur avec la poésie, il s’attaque aussi au théâtre, à la nouvelle, au roman historique ; il vénère la muse Clio puis, dans les dernières années de sa vie, il se tourne vers le journalisme. Comment classer un tel touche-à-tout ? Formé par les classiques, avec les maîtres André Chénier, Voltaire et Georges Byron, Pouchkine est tantôt romantique à travers ses élans sentimentaux, tantôt réaliste dans sa description des mœurs, mais aussi fantastique, comme sa Dame de Pique le montre.

Une énergie semblable habite Tsoï. Compositeur unique, il se frotte d'abord à l'acoustique avec deux albums à peine bricolés, mais dans lesquels perce déjà un grand talent mélodique. Gagnant en professionnalisme, KINO, son groupe, développe ensuite un son plus proche de celui des années 1980, entre la new wave et le post punk. C'est compter avec les influences notables de The Cure ou de Joy Division. Outre les synthétiseurs et les tubes punk avec « Мама - анархия / Папа стакан портвейна » (« Ma mere c’est l’anarchie, mon pere – un verre de piquette »), KINO ne se refuse pas des envolées à la guitare slide, à la flûte ou au saxophone. Tsoï se laisse porter par ses envies : « Les oreilles s'habituent aux standards. Chez les labels indépendants, on sort à petits tirages des disques de groupes qui sont en dehors des standards. C'est ce dont nous sommes les plus proches. » Elitiste Viktor Tsoï ? Lui et Pouchkine ont pourtant connu le succès, initiateurs d’une exploration décomplexée. Car comme dirait Serge Gainsbourg, un autre artiste d'origine russe : « le luxe, c'est d'être populaire. »

« To hit the masses »

Dans l'une de ses premières chansons (« Электричка »/« Elektrichka »), Tsoï évoque un angoissant train de banlieue qui « m'emmène quelque part où je ne veux pas aller.» Fondé en 1981, KINO se trouve rapidement une audience chez les jeunes soviétiques. A partir de l'album Groupa Krovi (1986), les salles de concert puis les stades se remplissent pour de bon. Le groupe se retrouve alors au coeur d'une fulgurante « KINO-mania », qui telle la catharsis permet à la jeunesse d'oublier un temps la grisaille soviétique. Avec leur style ténébreux, ils sont les premiers rockeurs russes « to hit the masses ». Tsoï et sa bande se rendent en France, au Danemark et aux Etats-Unis. Du jamais vu chez les Soviets ! Viktor Tsoï est devenu une rock star.

Pouchkine lui est devenu écrivain et plus encore : il est la voix du peuple, ce qui par ailleurs explique sa grande popularité. Puisant dans le folklore et dans l’histoire de son pays, Pouchkine consacre les mythes de la Russie. Pour le chercheur Jean-Louis Backès2, voilà ce qui explique avant tout la longévité de sa gloire. Gloire que ses frasques de bon vivant, à l’humour espiègle, entretiennent aussi. Avec un plaisir exagéré, on l’imagine écrire d’un trait ses plus beaux épigraphes, puis, prestement, tremper ses lèvres dans du champagne. Car Pouchkine, c’est aussi la légèreté dont a besoin le peuple russe. Ce qui n'empêche pas le jeune Pouchkine de faire preuve d’un esprit nettement plus provocateur.

En 1820, au théâtre, il commente en ces termes le portrait de l’assassin du duc de Berry, héritier du trône de France : « Une leçon pour les tsars3 ! ». L' insolent évite de peu la déportation. Muté au loin puis assigné à résidence, Pouchkine ne participera pas à la révolte décabriste. Revenu à la cour, avec le tsar comme censeur personnel, Pouchkine continue de subir les pressions, ce qui explique sans doute en partie son « obsession de l'allusion». Sincère, il ne se prive pourtant pas de soutenir la politique tsariste et condamne avec virulence le soulèvement polonais de 18305. L'influent poète exprime alors l’opinion de la majorité, soucieuse comme lui de préserver l’« unité slave ». Et, sept ans plus tard, tandis que sa mort est annoncée et que le peuple, silencieux, est encore rassemblé devant sa demeure, l’austère comte Benckendorff, chef de la police secrète, écrit alors dans son journal que « Pouchkine réunissait en lui seul deux être distincts […] un grand poète et un grand libéral, ennemi de tout pouvoir. »

En 1988, anticipant les changements politiques, KINO livre sa chanson la plus célèbre, «Перемен» (« Changement ») : 

« Changement ! C’est nos cœurs qui l’exigent. Changement ! C’est nos yeux qui l’exigent. Dans nos rires et dans nos larmes, et dans les pulsations de nos veines : Changement ! »

Un hymne fréquemment repris lors des rassemblements d’opposition aujourd'hui. « KINO-mania » rime avec Perestroïka. Immédiatement considéré comme la voix de sa génération, Tsoï s’exprime pourtant avec détachement sur les questions politiques, répétant ne vivre que pour et par sa musique. En 1989, lors d’un débat télévisé sur l’introduction des coopératives, le chanteur ne laisse échapper qu’une réserve au projet : il faut éviter que l'Etat ne pratique la spéculation. A cette époque, la manne pétrolière ne fait pas encore de miracles.

En 2011, à Saint-Pétersbourg, Pouchkine et Tsoï se retrouvent sur les affiches du parti Russie Unie (la formation de Vladimir Poutine). On crie à la récupération. Leur popularité est forcément source de convoitises. Car malgré les contraintes, ces révoltés sans parti ont su tracer, au travers de leur art, les libres contours de l’identité russe. 

             

" Ma ville. Mon destin ", disent ces affiches du partir Russie Unie célébrant l'anniversaire de Saint-Pétersbourg

1 Évelyne Enderlein et Tatiana Victoroff (dir.), Pouchkine, poète de l'altérité. Presses Universitaires de Strasbourg, coll. "Configurations littéraires", 2012.

2 Jean-Louis Backès, Pouchkine, Hachette Supérieur, coll. « Portraits littéraires », 1996.

3 Voir le poème « Aux détracteurs de la Russie », qui donne des frontières généreuses à l’Empire.

Jean-Louis Backès, Pouchkine.

5 Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Flammarion, coll. « Champs Histoire », 2009 (1re éd. 1997).