Vitebsk sous les maîtres de l'Avant-garde russe (1/3)

Par MANON MASSET

Jusqu’au 17 juillet 2018, le Centre Pompidou à Paris présente une exposition inédite consacrée aux maîtres de l’avant-garde russe. Si les pièces exposées sont aujourd’hui dispersées aux quatre coins du monde, la plupart d’entre elles ont vu le jour entre 1918 et 1922, à l’Ecole populaire d’art de Vitebsk, au nord-est de l’actuelle Biélorussie. La Dame de Pique vous propose un voyage, en trois épisodes, au cœur de cette petite ville de province où s’est écrite l’histoire de l’art.

Avec sa rue Lénine et entre ses paisibles Dvina et Vitba (la rivière qui a donné son nom à la ville), ses bâtiments gris austères et sa Cathédrale de l’Assomption aux dômes dorés, Vitebsk ressemble à une petite ville de province comme il en existe beaucoup dans l’ancien espace soviétique. Et pourtant, sous ses airs modestes, cette bourgade aujourd’hui biélorusse, qui a fait partie de l’Empire russe puis de l’Union soviétique, a vu naître et se former parmi les plus grands esprits du XXème siècle. Là, entre 1918 et 1922, vont se constituer un véritable laboratoire révolutionnaire et s’incarner les idées de l’Avant-garde. Un mouvement dont les membres ont accueilli la révolution avec enthousiasme et qui rêvent d’un monde nouveau qui commence à Vitebsk.


Vitebsk, Biélorussie (Photo Kseniya Yablonskaya)

Il faut d’abord revenir à 1887 et à la naissance de Marc Chagall qui, après avoir passé son enfance à Vitebsk, part étudier à Saint-Pétersbourg, puis à Paris, avant de revenir dans sa ville natale après la révolution d’Octobre. Les révolutions de 1917 l'ont doublement émancipé : le juif issu des classes laborieuses est désormais citoyen à part entière et les Soviets – qui souhaitent voir les provinces les plus reculées bénéficier de la culture moderne – le nomment commissaire aux Beaux-arts de Vitebsk. À cette époque, « Marc Chagall est heureux et en plus, amoureux de Bella qui lui a inspiré de somptueux doubles portraits, tels La Noce et Au-dessus de la ville, exposés à Pompidou », commente le directeur du musée de l’Ecole populaire d’art de Vitebsk, Andreï Dukhovnikov.

Une école accessible à tous
Dès sa nomination en 1918, Chagall réalise le projet d’ouvrir une école d’art révolutionnaire, accessible à tous, gratuite et sans aucune restriction d’âge. Entre autres responsabilités, il a en charge la gestion de l’école mais aussi l’organisation des festivités du premier anniversaire de la révolution d’Octobre. Chagall invite alors tous les peintres de Vitebsk à fabriquer des affiches et de grands panneaux dans un style révolutionnaire. « Par toute la ville, se balançaient mes bêtes multicolores, gonflées de révolution. Les ouvriers s’avançaient en chantant l’Internationale. À les voir sourire, j’étais certain qu’ils me comprenaient. Les chefs, les communistes, semblaient moins satisfaits. Pourquoi la vache est-elle verte et pourquoi le cheval s’envole-t-il dans le ciel, pourquoi ? Quel rapport avec Marx et Lénine ? », écrira plus tard Marc Chagall dans son autobiographie Ma vie.


Vue de la ville de Vitebsk (Photo Kseniya Yablonskaya)

C’est en 1919 que l’artiste invite quelques-uns de ses illustres confrères et disciples de l’Avant-garde russe à le rejoindre, parmi lesquels, l’artiste prometteur Lazar Mordukhovitch Lissiztky, qui anime alors l'atelier graphisme, architecture et imprimerie. « Très proche de Chagall – ils sont tous les deux issus du même milieu, juif orthodoxe et modeste et ont étudié à Paris – Lissitzky s’émancipe rapidement et passe à l’abstraction », explique Andreï Dukhovnikov. C’est le moment où Lissitzky entame l'étonnante série des « Prouns », ces « Projets d'affirmation du renouveau en art », des toiles futuristes en 2 ou 3 D, sur lesquelles l’artiste déplie le volume architectural en l'adaptant au plan pictural.

C’est d’ailleurs Lissitzky qui réussit à convaincre celui qui est alors le chef de file des mouvements abstraits de venir s’installer à Vitebsk : Kazimir Malevitch. « La situation géographique de la ville permettait un ravitaillement efficace face à la menace de la famine qui sévit alors dans les métropoles – argument de poids pour convaincre les artistes en vue », rappelle la commissaire d’exposition Angela Lampe, dans le catalogue consacré à l’exposition sur l’école populaire d’art de Vitebsk au Centre Pompidou.

Dévorant suprématisme
À peine arrivé, le fondateur du Suprématisme séduit. Le charisme du théoricien hors norme galvanise les jeunes élèves. « Malevitch parlait simplement, dessinait des formes faciles et son discours sur un monde idéal à bâtir selon des lois esthétiques novatrices était envoûtant », raconte le directeur du musée de l’Ecole d’art de Vitebsk.


À Vitebsk (Photo Kseniya Yablonskaya)
 

Dès 1920, avec plusieurs adeptes, Kazimir Malevitch dessine un courant novateur baptisé UNOVIS, un acronyme pour « Affirmateurs du nouveau en art ». Composé de quarante élèves et disciples du maître, le groupe plaide pour une application stricte des codes du Suprématisme, aussi bien dans l’art que dans la vie quotidienne. Les membres du groupe, reconnaissables au carré noir cousu sur la manche de leur veste, s’efforcent ainsi de diffuser le Suprématisme dans toutes les sphères de la vie sociale. Ils conçoivent affiches, revues, banderoles, enseignes de boutique, créent les décors de fêtes populaires et de spectacles conçus pour la scène, ornent les tramways, construisent les tribunes des orateurs, et peignent toutes sortes de motifs sur les façades des habitations. « Carrés, cercles et rectangles colorés envahissent les murs et les rues de la cité, donnant vie à l’une des antiennes ounovistes : « Les places deviennent nos palettes ». Vitebsk se mue alors en un laboratoire des utopies du monde suprématiste », confie Andreï Dukhovnikov.

Le déclin
Tandis que leurs ateliers se trouvent côte à côte au sein de l’école, Chagall et Malevitch entrent en conflit ouvert. « Chagall qui était un romantique, partisan de la liberté artistique, est confronté à Malevitch, un pragmatique, prêt à détruire le monde jusqu’à ses fondations pour ses propres idées », explique le directeur du musée de l’Ecole. Peu à peu, les élèves délaissent les cours de Chagall pour rallier le clan des suprématistes. Désabusé, Chagall quitte Vitebsk en juin 1920 pour Moscou, avant d’émigrer en Europe. Après le départ de Chagall, Malevitch et le collectif UNOVIS, seuls maîtres à bord, travaillent à « l’édification d’un monde nouveau ». Ils organisent des expositions collectives à Vitebsk et dans les métropoles russes. Des comités locaux d’UNOVIS voient également le jour à travers le pays comme à Smolensk, Orenbourg ou Moscou.


À Vitebsk (Photo Kseniya Yablonskaya)

Après 1921, avec la fin de la Guerre civile, le climat politique a changé. Les autorités soviétiques cherchent à intervenir dans la sphère idéologique et sociale afin d’évincer les courants artistiques qui ne servent pas directement les intérêts du parti bolchevique. Au printemps 1922 sort la seule et unique promotion de l’école ; après quoi Malevitch et les élèves quittent Vitebsk, mettant fin à l’histoire avant-gardiste de la ville. Mais comme le rappelle Angela Lampe : « Pendant quelques années, Chagall, Lissitzky et Malevitch auront permis à une petite ville de tirer profit de sa situation isolée, en faisant d’elle l’un des rares modèles de collectivité portée à bout de bras par des artistes. »


Vitebsk, Biélorussie (Photo Kseniya Yablonskaya)