Vitebsk sous les maîtres de l'Avant-garde russe (2/3)

Par MANON MASSET

Jusqu’au 16 juillet 2018, le Centre Pompidou à Paris présente une exposition inédite consacrée aux maîtres de l’Avant-garde russe. Si les pièces exposées sont aujourd’hui dispersées aux quatre coins du monde, la plupart d’entre elles ont vu le jour entre 1918 et 1922, à l’Ecole populaire d’art de Vitebsk, au nord-est de l’actuelle Biélorussie. La Dame de Pique vous propose un voyage au cœur de cette petite ville de province où s’est écrite l’histoire de l’art (deuxième partie).

À l’époque où les artistes de l’Avant-garde vivent à Vitebsk, au sein de l’école populaire d’art créée en 1918 par Chagall, la ville entière respire cet art post-révolutionnaire que les artistes veulent appliquer dans toutes les sphères de la vie sociale. Pour le premier anniversaire de la révolution d’Octobre, Marc Chagall et ses disciples ont ainsi coloré la ville d’affiches, de panneaux géants et de décorations révolutionnaires, avant que Malevitch et les suprématistes ne brisent à nouveau les codes et recouvrent la cité de leur carrés, rectangles et ronds peints sur les façades, enseignes ou même, sur les tramways.


Fresque à l'effigie de Malevitch. A Vitebsk, 2018 (Photo Kseniya Yablonskaya)

Près de cent ans ont passé : les rues semblent bien mornes à côté des photographies d’époque, seules vestiges de cette période de fébrilité artistique durant laquelle les artistes de l’Avant-garde russe voulent créer un monde nouveau.

Les murs racontent une histoire
Aujourd’hui, la ville n’a gardé aucun tableau de son enfant, Marc Chagall, né à Vitebsk en 1887.  Seules la maison dans laquelle l’artiste a passé son enfance et l’Ecole populaire d’art qu’il a créée sont encore visibles. Par chance, les deux bâtiments ont en effet survécu à la Seconde Guerre mondiale et sont aujourd’hui accessibles au public.


La maison de la famille Chagalov à Vitebsk, 2018 (Photo Kseniya Yablonskaya).

Dans cette maison qui a vu grandir le génie Chagall, seuls les murs sont d’origine. À l’intérieur, on retrouve une reconstitution de l’espace de vie de la famille Chagalov, avec des objets des XIXe et XXe siècles, des copies d’archives et des travaux du peintre. « Seules quelques assiettes et ustensiles de cuisine ont appartenu à la famille Chagall », indique Natalia, qui raconte avec passion depuis une décennie l’histoire cette famille juive de neuf enfants. Outre la Maison-musée, le Centre d’art Marc Chagall expose plus de 300 travaux graphiques. « Les visiteurs des deux établissements se comptent par milliers chaque année », assure Natalia.

Mais aujourd’hui, la principale attraction qui raconte l’Avant-garde russe entre 1918 et 1922, à Vitebsk, est bien le Musée de l’histoire de l’Ecole populaire d’art Vitebsk. Installé dans le bâtiment même qui accueillit ceux qui allaient révolutionner le monde de l’art, le musée a ouvert en février 2018 avec à sa tête Andreï Dukhovnikov, directeur du Centre d’art contemporain de Vitebsk et désormais directeur du nouveau musée.


Andreï Dukhovnikov, directeur du Musée de l’histoire de l’Ecole populaire d’art à Vitebsk, 2018 (Photo Kseniya Yablonskaya)

« Les bâtiments sont nos chefs-d’œuvres et font partie de notre patrimoine », clame-t-il inlassablement depuis de nombreuses années. Construit en 1912, le manoir, confisqué à un banquier, a été donné par la ville à Chagall afin qu’il y crée une école d’art. Occupé par l’école d’art de Vitebsk dès le 28 janvier 1919 et jusqu’au départ de Malevitch en juin 1922, le bâtiment perdra petit à petit sa vocation artistique avant de devenir un hôpital en 1930, puis des appartements communautaires après la Seconde Guerre mondiale. Par la suite, le bâtiment légendaire est resté inaccessible au public pendant des dizaines d’années. Au terme d’une bataille féroce et afin que le bâtiment ne soit pas cette fois transformé en banque, le Centre d’art contemporain de Vitebsk est parvenu à récupérer l’endroit pour en faire un musée. « Une victoire et une chance pour Vitebsk que de se réapproprier son passé avant-gardiste », souligne le directeur du musée.

Un musée sans tableaux
Mais comment faire de l’Ecole d’art de Vitebsk un musée, quand la ville ne possède aucune des tableaux qui y ont été créés ? « Nous avons mis l’accent sur l’histoire de la maison en rendant aux locaux la fonction qu’ils avaient entre 1918 et 1922 », explique Andreï Dukhovnikov qui a imaginé sa conception de A à Z. Pièce par pièce, le visiteur découvre ainsi où travaillait Malevitch, où se trouvait le bureau de Chagall, l’endroit exact où ont été prises les célèbres photographies des enseignants et des élèves.


Bureau de Marc Chagall. Musée de l’histoire de l’Ecole populaire d’art à Vitebsk, 2018 (Photo Kseniya Yablonskaya)
 

Omniprésent sur les photos prises dans l’école, le tabouret est devenu le symbole du musée. On le retrouve posé dans la plupart des pièces et sur les souvenirs. « Une manière de donner une identité au musée », explique Andreï Dukhovnikov. Pour stimuler l’imagination du visiteur, les pièces sont aujourd’hui presque vides et ont pour seules décorations des citations des grands maîtres. Dans certaines salles, des spots éclairent des espaces vides sur les murs : « Si jamais un jour quelqu’un décide de nous faire cadeau d’un Chagall, tout est déjà prêt : de l’emplacement à l’éclairage en passant par les conditions pour le préserver », commente le directeur en esquissant un sourire rêveur.

Ultra-moderne, le musée met également l’accent sur l’interactivité afin d’attirer les plus jeunes, sans compter que pour eux l’entrée est gratuite. « Nous avons essayé de rendre à la maison son passé mais pas au sens littéral du terme. Plutôt par association, à travers l’atmosphère et la sensation », commente le directeur du musée. 


Bureau de Kazimir Malevitch. Musée de l’histoire de l’Ecole populaire d’art à Vitebsk, 2018 (Photo Kseniya Yablonskaya)

Des rêves plein la tête, Andreï Dukhovnikov voudrait récupérer le bâtiment à côté du musée pour en faire une école d’art pour enfants, des résidences d’artistes et même une auberge de jeunesse. « L’idée serait de recréer un espace créatif pour les artistes d’aujourd’hui », explique-t-il. Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, devrait d’ailleurs visiter le Musée de l’Ecole populaire d’art cet été : « Un coup de pouce énorme pour nous et pour rendre à l’Avant-garde russe les lettres de noblesses qu’elle mérite en Biélorussie », estime le directeur.

Le retour au pays
La position des autorités soviétiques puis biélorusses à l’égard des artistes de l’Avant-garde russe n’a pas toujours été claire. Encouragés aux premières heures de la révolution, les maîtres de l’Avant-garde sont rapidement tombés en disgrâce auprès du pouvoir qui leur a préféré un art qui servait l’idéologie socialiste, le réalisme socialisme.

Marc Chagall, qui a quitté Vitebsk en 1921, n’est ainsi jamais revenu dans sa ville natale. Dans les années 1960, l’artiste aurait voulu faire cadeau de nombre de ses œuvres à sa patrie et à sa ville natale mais à l’époque, les autorités soviétiques auraient refusé. En cause, un art non-conforme à l’idéologie, des racines juives et puis l’émigration de l’artiste. « Il était considéré comme un ennemi de la patrie », commente Andreï Dukhovnikov.


Alexandre Zimenko, commissaire de la collection de Belgazprombank, à la galerie Art-Belarus à Minsk, 2018 (Photo Kseniya Yablonskaya)

En 1987, alors que des milliers de personnes affluent à l’exposition consacrée à Chagall au Musée des beaux-arts Pouchkine à Moscou, la République socialiste soviétique de Biélorussie, dans le journal du Comité central du Parti communiste de Biélorussie, fait encore de Chagall une honte pour le pays. « Le public était prêt mais pas les autorités », estime le directeur du Musée d’art contemporain de Vitebsk.  Résultat : quand en 1990, alors que la Biélorussie devient indépendante, ce nouveau pays ne posséde aucun tableau de son enfant. La galerie Art-Belarus, ouverte en avril dernier sous l’égide de Belgazprombank, s’est ainsi donnée pour mission de réparer cette erreur. Son but ? Faire revenir au pays des œuvres des peintres de l’Avant-garde russe d’origine biélorusse, comme Chagall. « Nous sommes les seuls à mener un telle entreprise en Biélorussie », commente le critique d’art et commissaire de la collection de Belgazprombank, Alexandre Zimenko. Située en plein centre de Minsk, la galerie compte aujourd’hui pas moins de 118 œuvres d’artistes d’origine biélorusse, comme Alexandre Soutine, Ossip Zadkine et même trois œuvres de Marc Chagall – les seules présentes sur le territoire biélorusse.

Dans les mois à venir, la galerie Art-Belarus va d’ailleurs offrir à la ville de Vitebsk une sculpture d’Ossip Zadkine, intitulée Le retour du fils prodigue.  « Une sculpture qui porte bien son nom et surtout un geste symbolique qui s’inscrit dans notre volonté de rendre les œuvres réalisées en Biélorussie à leur terre d’origine », conclut Alexandre Zimenko. Né à Vitebsk, Ossip Zadkine est considéré comme l’un des plus grands maître de la sculpture cubiste. Ce sera la première fois qu’une de ses sculptures est installée dans sa ville natale.

Chagall, Lissitzky, Malévitch...
L'avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922)

Jusqu'au 16 juillet 2018
de 11 h à 21 h ou de 11 h à 23 h (le jeudi)
Galerie 2 - Centre Pompidou, Paris
Accès avec le billet Musée et expositions