Photo Olivier Marchesi

Stanislav Alexandrovitch 67 ans

Par MARIA SEDUSHKINA
« Je suis né en taule. » Stanislav Alexandrovitch.

Je suis né en taule. Ma mère a été condamnée au titre de l’article 58 du Code Pénal (crime politique) et envoyée à Vorkouta. C’est là que je suis né en 1948. A l’époque, les enfants pouvaient rester avec leur mère jusqu’à l’âge de deux ans, ensuite on les envoyait dans un orphelinat. Plus tard, quand ma mère est sortie, elle m’a emmené, contre mon gré, en Ukraine. Elle s’était mariée là bas. Je ne voulais pas, je suis parti me cacher dans la forêt. Mais on m’a retrouvé et ramené de force auprès d’elle.

En 1991, on m’a collé sur le dos un délit criminel, monté de toutes pièces. Je me serais trouvé, soi-disant, dans la région de Donetsk, à Khartsysk, où j’aurais agressé un type. Il y avait un policier avec lui, et ni l’un ni l’autre ne m’ont reconnu. Résultat : le 16 janvier 1991, j’ai été arrêté puis condamné, l’été suivant, à sept ans de prison au titre de l’article 101-1 (du code pénal). Le 16 janvier 1998, j’ai été libéré. Par la suite je suis tombé malade, j’ai eu une attaque. Mon côté droit était paralysé.  Je marchais difficilement, avec une canne.

En 2004, je suis allée sur la tombe de ma mère à Makeïevka, un village près de la mine de Kalinovo-Vostochnaya. Je sortais justement de prison. Je venais de purger un an et demi pour avoir piqué un téléphone. Selon l’article 161, j’ai été condamné pour vol. J’y suis allé, mais je n’ai pas trouvé la tombe. C’est à ce moment là que  j’ai appris que Sacha, mon frère, avait vendu notre maison. Maintenant, il est en prison, lui aussi. Il a vendu sans mon accord. Je lui avais bien dit : « ne vends pas ! On n’aura que des ennuis ». Celui à qui il a vendu, sa femme est morte peu après. Le toit est tombé et l’a écrasée. Ils ont revendu ensuite, ils ont compris qu’il y avait quelque chose de mauvais dans cette maison, une sorte de malédiction. Au final, il y a eu encore deux accidents mortels. Il y a une mauvaise aura autour de la maison.

J’ai participé moi-même à la construction de cette maison. J’ai coulé du béton, piqué du bois de construction. Autrefois, au début des années 1960, il y avait des convois de bois avec des sortes de locomotives. Elles devaient ralentir à l’approche des villages. Alors, pendant que les trains traversaient le village, on piquait des rondins qu’on jetait par dessus bord et ensuite, ce bois, on se le récupérait. Il nous servait à construire les maisons.

Quand j’ai appris que la maison était vendue, j’ai décidé d’aller dans la région de Slaviansk, dans le village de Nikolski. A Nikolski, il y avait un type qui me devait de l’argent. Je pensais le lui redemander. On peut dire qu’en prison, je l’avais bien dépanné. Il m’a donné 50 000 grivnas. Je les ai mises dans un sac de sport. Depuis mon attaque, j’entends mal. C’est comme ça qu’à la gare, j’ai pas entendu l’annonce et suis monté dans un train pour la Russie, alors que je croyais aller à Kharkov […].

Quand le contrôleur s’est approché de moi et m’a demandé : Tu as besoin d’un billet ? J’ai répondu : Oui, jusqu’à Kharkov ! Et lui, qui me répond : mais quel Kharkov ? On va à Slaviansk ! Je suis donc arrivé à Slaviansk, à deux heures du matin, et suis allé au café : des tables dehors, dans la rue, avec des petits parasols au dessus... C’était en août 2004... Je m’approche du barman, qui est encore tout ensommeillé et je lui dis : deux brochettes et un verre de vin. Derrière moi, des filles d’une quinzaine d’années arrivent. En apercevant ma liasse de billets, elles me disent : « File-nous en un peu qu’on se paie des brochettes ». Moi, je leur demande : « vous faites quoi dans la vie ? - Ce qu’on fait ? On se prostitue... - Mais vous êtes encore toutes jeunes ! - Et alors ? Il faut bien qu’on mange. » Et donc, je leur ai donné de l’argent. J’ai dit au barman de leur apporter des brochettes, et du vin, si elles en voulaient. Et de mettre tout ça sur mon compte. Je suis allé m’asseoir à une table. Et ces gamines m’on demandé : on peut s’asseoir avec vous ? – Mais oui, asseyez-vous... Sauf qu’elles m’ont versé de la klofeline (un médicament, qui, mélangé à l’alcool, provoque des pertes de connaissance, voire la mort si la dose est importante, NDT). Je n’ai rien vu venir : j’étais parti recommander des brochettes […]. Je sens que je plane. Je me dis : hé, ces filles m’ont empoisonné ! Je tourne à l’angle de la maison, en me disant que je n’allais pas tarder à me casser la figure. J’essaie de me repérer, je voulais aller en ville, mais je passe derrière des buissons et je sens que c’est foutu, je tombe... J’entends :  « il doit être quelque part par là... » En fait, elles me cherchaient. Quand j’ai repris connaissance, le matin suivant, je n’avais plus d’argent, plus rien. J’ai toujours 100 dollars, planqués dans ma chaussette, au cas où... Je vérifie : les 100 dollars sont bien à leur place.

Je décide de changer mon billet de 100 dollars. Je rentre dans un établissement et je demande : « mesdemoiselles, je pourrais avoir de l’eau ? » Une fille me répond : « attends, je vais voir...  »  Mais où trouver un distributeur, où changer mes dollars ? Elles me montrent où aller. […]

J’entre dans un magasin. La salle est vide et la porte est entrouverte. Une femme regarde depuis le local annexe. Je lui dis : « Donne-moi une bouteille d’Evian pour prendre un médicament. » Elle sort et dit : « Tu veux quoi comme bouteille ? » Je réponds : « de l’eau minérale, importée. Vous avez des bouteilles de 50cl ? » Je me penche et je sens que le sol se dérobe sous mes pieds. Je tombe, sans pouvoir me relever et je lui demande de m’aider. Elle me répond : « écoute-moi bien, sale clodo ! » Et là, elle se met à m’insulter... Je réussi à me relever, je prends le médicament et l’argent et je lui dis : « tiens, salope ! » Elle me prend l’argent des mains, me pousse. Je tombe à la renverse et ma tête est toute ensanglantée. […] Une seconde vendeuse sort et lui demande : « qu’est-ce que tu fous avec lui ? Je dis : elle m’a pris mon argent ! La première vendeuse, qui avait l’argent à la main, l’a déjà planqué quelque part. Elle va vers le comptoir et prend un outil, un truc avec lequel on casse la glace, en disant : je vais lui en filer, moi, de l’Evian ! Elle me donne plusieurs coups sur la tête. Le sang se met à couler. Je hurle… Je pars en courant de ce magasin, mais la seconde vendeuse essaie de me retenir pour que dehors, personne ne puisse voir ma tête en sang. C’est elle qui l’a dit elle-même, lors du procès. […] Celle qui m’a frappé se met à hurler : c’est un clodo bourré ! La seconde me regarde. Je ne sens absolument pas l’alcool... Elles me forcent à retourner à l’intérieur et je leur arrache le pic à glace des mains. Un homme passe, à une cinquantaine de mètres. Il tient une petite fille par la main. En voyant ce cirque, il accourt vers nous. A peine ai-je réussi à me défaire de leurs griffes qu’il accourt à ma rencontre. Je ne sais pas qui il est, ce qu’il fait. De la main gauche (ma main droite fonctionne mal), je lui plante le pic à glace dans le ventre. Et il a toutes les tripes qui sortent.

Pourquoi il s’en est mêlé ? Il emmenait la petite fille quelque part... Pourquoi n’a-t-il pas continué son chemin au lieu de s’interposer ? Tu vois, le mec, il était tout en sang ! Et même dans cet état là, je continuais de le frapper, de le frapper... Il a survécu, il m’a même défendu au procès... Pourtant je n’ai rien nié. […] Quand je me suis éloigné de l’homme, un autre type passait à vélo. C’est la curiosité qui lui a attiré des ennuis : il a voulu voir ce qui se passait dans le magasin. C’est à ce moment là que je suis sorti... un voile de brouillard devant les yeux. Je distingue juste les contours...J’ai du mal à tenir debout. Et lui, avec son vélo, me barre la route. Pas moyen de le contourner...Alors je le frappe au foie... Il me suit en criant : aidez-moi ! Au secours ! Il essaie même de me sauter dessus ! J’ai du mal à marcher ! Je lui flanque encore un coup de couteau dans le pavillon de l’oreille. Je lui dis : Va t-en, je t’en prie, j’ai assez d’ennuis comme ça !  Mais c’est un ancien CRS ou un truc du genre... J’entre dans un immeuble, en pensant qu’il va s’en aller, mais il ne part pas... Il se tient le foie et continue de crier : au secours ! Aidez-moi ! Quelqu’un nous voit de son balcon, appelle la police. J’ai bien essayé de sauter par dessus une grille, mais on m’a arrêté. Une ambulance est venue chercher l’autre type. Pour finir, j’ai été accusé de coups et blessures et de vol. Je serais, soi-disant, passé derrière le comptoir pour prendre la caisse. Et dans la caisse, il n’y avait pas d’argent, puisque le magasin venait d’ouvrir. En plus, les deux vendeuses ont fait des témoignages contradictoires : l’une disait qu’il y avait de l’argent dans la caisse, l’autre disait qu’il n’y en avait pas. Selon elles, j’aurais volé 68 grivnas. […]

Durant ces dernières onze années en prison, j’ai changé cinq fois de taule. On m’a ballotté de l’une à l’autre tout le temps, tout le monde voulait se débarrasser de moi. En onze ans, j’ai fait sept ans d’hôpital. A l’hôpital, on a essayé d’avoir ma peau. Ils ont voulu me faire une piqûre avec une aiguille infectée par quelqu’un ayant le virus du Sida. L’infirmière est venue et m’a dit : « on m’a forcée, t’as qu’à dire que je t’ai fait la piqûre, mais moi, je peux pas faire ça... » Pour finir, on m’a déclaré invalide, troisième catégorie, avec la mention « risque d’issue fatale élevé ».

Maintenant, dans le Donbass, c’est la guerre. La prison pourrait se prendre des obus, c’est quand même pas des jouets ! Voyant cela, ils ont vite décidé de se débarrasser de moi et de me faire libérer. Mais, cette procédure ne s’applique pas aux invalides 3e catégorie, et j’ai déjà fait les ¾ de mon temps pour une remise de peine et libération anticipée. Enfin, le 28 avril, le tribunal décide de me libérer. On m’a laissé sortir le 6, après les fêtes du 1er mai. Je n’avais ni argent, ni passeport, rien.

Je suis rentré à la maison. La maison était détruite. J’ai dormi dans les décombres, puis il a commencé à pleuvoir. Je suis allé à Moscou pour passer devant une commission médicale. […] A Moscou, je me suis adressé au Consulat d’Ukraine. Je leur ai dit : aidez-moi à obtenir un passeport. Je rentrerai en Ukraine, mais je vais attendre que la guerre se soit tassée dans la République populaire autoproclamée de Donetsk. Et eux, ils se sont mis à me gueuler dessus : de quoi tu parles ? Quelle république de Donetsk ?! Mes nerfs ont lâché et je suis tombé. On a fait venir l’ambulance et j’ai été transféré au centre d’adaptation sociale de Lioublino.

J’ai dormi pendant tout ce temps dans les immeubles. Les Moscovites sont étranges ! Ils croient que la porte de leur immeuble se referme derrière eux, alors qu’elle se referme d’un coup, au début, puis ensuite plus lentement. Et cela m’a toujours laissé le temps de me faufiler et de glisser dans l’entrebaillement de la porte un papier, ou un autre truc pour la coincer. Ça me permet de monter au dernier étage, j’y installe mes cartons et je dors. Il fait froid, bien sûr. […]

Je suis comme un loup solitaire. J’ai du mal à aborder les femmes. J’ai passé presque 45 ans de ma vie en prison. Je sais parler aux hommes. En taule, je suis comme un poisson dans l’eau. Je sais tout : qui travaille pour qui, Ivanov vend du shit qui a cette odeur, Morozov vend de la Marie-Jeanne qui sent autrement. Je sais même ce qui marche avec tel maton et pas avec tel autre. Qui est un indic’ et qui ne l’est pas...

Dieu, c’est pour moi une notion abstraite, mais je sais qu’il existe un monde supérieur. Et cela m’aide. Si par exemple, je sens une personne, alors je peux entrer en contact avec elle. Si toi, je te sentais pas, je répondrais pas à tes questions en ce moment, et si je sentais que ton collègue est un flic, je me laisserais pas prendre en photo par lui.

Mais voilà, parfois, quelqu’un me plaît et une sorte de fenêtre s’ouvre pour moi sur un autre monde et là, à ce moment là, je peux écrire le destin.


Photo Olivier Marchesi