Illustration Gaëlle Delahaye

Va-t-on en vacances en Ouzbékistan ? (3)

Par DONATIENNE DU JEU
Globe-trotteuse, chanteuse lyrique, agrégée de lettres modernes, blogueuse mais aussi écrivain, Donatienne du Jeu a passé deux années en Russie. Avant de retrouver Paris, elle a entrepris un ultime voyage depuis Moscou jusqu'en Ouzbékistan. Elle nous livre ici le récit de ses aventures : un feuilleton illustré en huit parties à découvrir sur La Dame de Pique tout l'été.

Troisième partie

La gare d’Urgench se présente comme une sorte d’immense auvent de pierre tendu au-dessus d’un dallage de marbre, et ouvre sur un parking plus vaste encore, encadré de constructions qui ont l’air récentes. On a la drôle d’impression d’arriver dans une version soviétique de la gare d’Avignon TGV, ou plutôt de Saint-Quentin-en-Yvelines-ville-nouvelle – je n’ai jamais vu cette ville, mais c’est l’idée que je me fais des villes nouvelles depuis mes cours de géo au lycée –, si ce n’était l’éternelle nuée de taxis qui nous assaille dans la chaleur épaisse de midi. Mais il est dit que nous voyagerons économique : une marchroutka (camionnette privée et bondée qui constitue la base des transports en Russie comme dans les ex-républiques) nous emmène en direction du centre ville, où nous devons prendre un trolleybus pour Khiva. Entre les deux, halte dans un boui-boui pour tenter d’apaiser notre faim à l’aide de chaussons à la viande de mouton que nous mettrons quelques heures à digérer, tout en dissertant sur l’étonnante lourdeur du régime alimentaire en milieu continental, probablement mieux adapté aux moins trente hivernaux qu’à ce printemps déjà étouffant.

Une serveuse d’âge mur, dont le visage ovale est gracieusement ceint d’un foulard noir auquel pend, sur le côté, une perle nacrée, se prête volontiers à notre séance photo, et va jusqu’à nous en remercier chaleureusement. Dans le trolleybus, mêmes visages ouverts, curieux, comme ceux des jeunes filles qui sont agglutinées dans la première partie du véhicule, et qui gloussent en rougissant quand on les regarde. Une fois de plus, mes bribes de russe nous sauvent de l’aphasie ou de la condamnation à la langue des signes, et il y a toujours dans les parages quelque anglophone en puissance. Un jeune homme s’emploie ainsi à se faire l’interprète d’une femme âgée qui lui chuchote quelque chose à l’oreille, puis il se tourne vers nous, le regard cette fois très sérieux, pour nous demander abruptement combien cela nous a coûté d’arriver jusqu’ici – 3000 dollars ? Je bafouille d’un air gêné, non, non, 500 euros, et j’ai envie d’expliquer qu’il est difficile de comparer ce qui n’est pas comparable, nos niveaux de vie, nos salaires, etc., mais j’aurais l’air de vouloir justifier l’injustifiable, et cela semble de toute façon hors de propos.

Lorsque nous arrivons à Khiva, l’atmosphère s’allège tout à coup : au pied d’une longue muraille qui ressemble à un château de sable géant, doré comme un pain, une volée d’enfants court et crie, excitée par l’un d’entre eux qui se prend pour Elvis Presley (ou Michael Jackson), tandis que des petites filles apprêtées comme des femmes miniatures balancent leur sac à main en direction de leurs bruyants compagnons. Nous pénétrons dans l’enceinte par la porte occidentale, à partir de laquelle s’étire la « rue commerçante », artère vibrante et courte de ce village qui fut un jour (à la fin du XVIè siècle) la capitale du Khorezm. Avant de nous plonger dans le Lonely pour une nécessaire mise à jour de nos connaissances historiques sur la région (enfin, mise à jour, c’est beaucoup dire, car elles sont à peu près nulles), nous décidons de garder le sens des priorités en trouvant d’abord l’hôtellerie bon marché qui nous offrira l’ombre et le repos au cœur de cette citadelle du désert. Après tout, ça cogne, et le climat nous permet d’entrer en empathie avec les caravaniers qui ont prospéré dans le coin, se pliant au rythme féroce du soleil, qui brûle encore à cinq heures du soir.

Nous poussons donc la porte d’une maison d’hôte appelée Otabek, dont le nom musical nous conduit vers l’oasis tant attendue. Une porte en bois sculptée, incrustée dans ce bloc de béton aux fenêtres recouvertes d’un plastique bleuté de mauvaise qualité, ouvre sur un patio vaste et frais, où nous sommes accueillies par une petite famille toute à son affaire. Le propriétaire des lieux a sculpté les colonnes qui portent la balustrade du premier étage, dans un style qui s’avérera caractéristique de l’architecture religieuse locale – colonne plus étroite en bas, comme une femme filiforme à la taille bien prise, ou comme une plante de bois qui s’élève gracieusement. La fille aînée de notre hôte fait l’équivalent d’un BTS action commerciale et négocie avec nous les tarifs, la seconde se charge du linge, et la troisième s’occupe du petit frère handicapé qui cherche tant bien que mal à se rendre utile ; dans l’ombre, la mère cuisine, et prépare un thé vert que nous sirotons avec bonheur après un décrassage adéquat.

Un Ouzbek bien mis, au français délié, se joint à nous et entreprend d’organiser nos dix jours de voyage, sans écouter mes protestations lorsqu’il propose de faire une « escale culturelle chez les nomades » (j’ai déjà donné dans la yourte-camping, on ne m’y reprendra pas) ou dans l’ « éco-musée » du Khorezm. A la décharge de l’importun, il faut dire que le modèle du touriste français qui court dans ces contrées relève moins du routard soulevé par le vent de l’aventure que du retraité dynamique qui, tout dynamique qu’il soit, ne s’aventure pas au-delà d’une formule clé-en-main. Cela ne nous empêche pas pour autant de cocher les cases, et le premier passage obligé prend la forme d’un dîner maison à base de plov. Le riz est huileux à souhait, la viande de mouton presque introuvable, et les légumes qui accompagnent le tout sont affreusement vinaigrés. Côté gastronomie, on ne s’attardera pas.

La suite la semaine prochaine…