Illustration Gaëlle Delahaye

Va-t-on en vacances en Ouzbékistan ? (4)

Par DONATIENNE DU JEU
Globe-trotteuse, chanteuse lyrique, agrégée de lettres modernes, blogueuse mais aussi écrivain, Donatienne du Jeu a passé deux années en Russie. Avant de retrouver Paris, elle a entrepris un ultime voyage depuis Moscou jusqu'en Ouzbékistan. Elle nous livre ici le récit de ses aventures : un feuilleton illustré en huit parties à découvrir sur La Dame de Pique tout l'été.

Quatrième partie

Le lendemain, Claire se lève à cinq heures pour attraper la ville dans la lumière matinale – peine perdue, le soleil semble déjà au zénith, et j’en subis moi-même l’offensive dès neuf heures du matin, alors que nous déambulons dans la rue principale, déjà sonnées par la chaleur. En chemin, nous croisons un groupe de femmes assises en rang d’oignon sur un muret, invitant par leurs chants et leurs applaudissements l’une d’entre elles à danser. L’élue est une grosse femme burinée par le temps et le soleil, qui se met à faire de minuscules mouvements de tête, accompagnés d’haussements d’épaule non moins infimes, tout en roulant délicatement des poignets à l’indienne, avec un sourire de contentement. Merveille de la danse qui rendrait gracieuse la plus quelconque des créatures ! Une certaine élégance vestimentaire – foulards chamarrés et tuniques brodées – s’ajoute à ce tableau pittoresque, tout en donnant le ton : la rigueur musulmane ne semble point sévir ici (nos jambes nues n’attirent pas les regards concupiscents ou méprisants de la gent masculine), les voiles les plus opaques ont été brûlés par l’athéisme militant des soviétiques, et les rapports entre hommes et femmes paraissent dénués d’aigreur ou d’interdits. Sur les visages ovales, ouverts, aux yeux rieurs et bridés, le reflet d’un islam zen.

Je m’arrache soudain à mes rêveries pour ouvrir le guide et leur donner un peu plus de consistance historique, avant de pénétrer dans le palais du Khan (« kh » à prononcer comme la « jota » espagnole). Bon, alors, un peu d’histoire pour les nuls, qui étaient les braves gens qui se sont disputé ce bout de terre bien pratique entre l’Asie et l’Europe ? En bref, des Perses Sassanides, en bisbille avec les Huns au Vè siècle, alliés avec les Turcs un siècle plus tard pour se débarrasser des précédents, jusqu’à ce que viennent les Arabes (à peu près à la même époque où nous les arrêtons à Poitiers) qui rencontreront quelques Chinois venus au secours des Turcs. Développement du commerce, de l’artisanat, de la culture, califes et mathématiciens, et hop, retour des Perses, Samanides cette fois, qui restent les plus forts jusqu’au XIè siècle, avant la reprise en main de diverses dynasties turques. Halte-là, voilà Gengis Khan et sa horde, qui font tranquillement leur razzia sur l’Asie. Peu de temps après, un lointain cousin du guerrier redoutable, issu de la tribu turco-mongole de Barlas, va faire parler de lui presqu’autant que son illustre aïeul. Il s’agit d’Amir Timour, appelé aussi Tamerlan, qui chausse son chapeau de Grand émir de Samarcande en 1369, pour se précipiter ensuite dans la conquête du monde islamique – il ira jusqu’en Inde, en passant par l’Iran et la Mésopotamie. Un nom à retenir car nous verrons en Ouzbékistan presque autant de lieux à son effigie qu’il y a de places Lénine dans les villes de Russie. Mais tout passe, et même l’empire des Timourides, qui tombe en 1509 aux mains des Chaybanides (des Ouzbeks, des vrais), fondateurs du Khanat de Khiva. Là, c’est du sérieux : il faudra attendre l’arrivée des Russes, en 1864, pour que ce royaume soit définitivement démantelé. Quarante ans plus tard, le Khanat persophone de Boukhara, qui englobe la ville de Samarcande, s’incline à son tour – la suite, on la connaît, placée sous le drapeau soviétique.

Je referme le guide, un peu étourdie par le vent des invasions, l’emportement des tribus nomades, les échanges frénétiques de marchandises – esclaves compris – sur la Route de la Soie, et la diversité ahurissante des influences auxquelles ce pays aride a été soumis. Pourtant, d’une ville à l’autre, les motifs se suivent et se ressemblent, formant un fil rouge dont la couleur principale est le bleu. Turquoise, bleu clair, bleu azur, bleu-vert, vert d’eau, bleu dur, orgie de bleu, qui court le long des façades et des majoliques, suivant des motifs floraux infinis rappelant l’interdit de la face humaine dans l’art religieux musulman. Un camaïeu d’ocres et de jaune poussin constitue le fond de la palette, couleur complémentaire sur laquelle les pierres bleues et l’émail peint dessinent leurs délicats entrelacs. Nous en absorbons les nuances en montant sur les remparts de sable, qui brillent comme des dunes dans la chaleur de midi. A nos pieds, le palais du khan, les minarets et les médersas à foison – pour le petit cours d’architecture, on attendra, tout ce que je retiens pour le moment c’est que les gars s’y connaissaient en isolation thermique, des vrais champions de la fraîcheur, ce qui m’amène à traverser précipitamment la fournaise des cours pour aller d’une pièce d’intérieur à une autre. Cette tactique du saut de biche aiguillonnée par le soleil n’est pas très gratifiante, puisque, contrairement aux façades travaillées, les salles sont globalement vides, ou remplies de marchands de tapis et d’artisanat local. Mises K.O. par ce premier duel avec l’astre implacable, nous cédons finalement à l’appel de la sieste, qui se poursuit décemment jusqu’à 18 heures.

Auparavant, nous avons fait un crochet par l’office du tourisme, glanant quelques informations destinées à distraire le chaland en passe de s’ennuyer dans cette ville-musée. Une petite femme aux yeux divergents, à la voix désagréablement aigüe, nous parle en français d’un spectacle quotidiennement donné dans la cour du harem, et nous nous y rendons après la macro-sieste, en mangeant une glace régressive – crème à base de lait concentré sucré – parce que, ça, c’est les vacances. Nous avançons dans une grande cour rectangulaire et vide, dont les portes latérales en forme de dôme ouvrent à droite sur les concubines, à gauche les officielles, et nous visons un petit banc placé en face d’un énorme fauteuil argenté, copie du trône occupé par le khan au début du XIXè siècle. Le spectacle consiste en une reconstitution de la scène de réception des émissaires et ambassadeurs par le khan, avec défilé d’acteurs en costume d’époque mimant l’entrée des protagonistes au son d’un instrument à vent nasal qui nous vrille les oreilles. Bel homme à la barbe noire et à la voix vibrante, l’acteur qui incarne le khan s’en donne à cœur joie, et nous nous laissons charmer par ce Chaliapine ouzbek. Devant lui, les ministres s’inclinent, la main sur le cœur, dans un geste d’une noblesse et d’une douceur inexprimables, geste que nous retrouverons avec une surprise émue dans le salut d’un chauffeur de taxi, à la gare de Samarcande. Rassasiées de folklore, nous terminons la soirée en sirotant une bière fraîche sous le croissant parfait d’une lune suspendue au-dessus de ce que le guide du routard désignerait probablement comme la « perle du désert ».

La suite la semaine prochaine…