Illustration Gaëlle Delahaye

Va-t-on en vacances en Ouzbékistan ? (8)

Par DONATIENNE DU JEU
Globe-trotteuse, chanteuse lyrique, agrégée de lettres modernes, blogueuse mais aussi écrivain, Donatienne du Jeu a passé deux années en Russie. Avant de retrouver Paris, elle a entrepris un ultime voyage depuis Moscou jusqu'en Ouzbékistan. Elle nous livre ici le récit de ses aventures : un feuilleton illustré dont voici la huitième et dernière partie.

Huitième et dernière partie

En raison du décalage horaire entre Berlin et Moscou, la fin de la Deuxième guerre mondiale, pardon, de la Grande guerre patriotique, est fêtée en Russie le 9 mai, d’où le grand pont qui m’a conduite à prendre mes quartiers de printemps dans une république lointaine encore largement russophone. Evidemment, la fête de la Victoire passe ici plus inaperçue que celle de l’Indépendance (1er septembre) mais elle garantit malgré tout un jour férié aux Ouzbeks, ce qui n’est pas flagrant à l’heure matinale où nous traversons la ville pour rejoindre la piscine déserte d’un grand hôtel. Loin de la poussière, des avenues interminables, des gens qui travaillent et des mausolées au kilomètre, nous nous octroyons une journée de farniente, avec obligation d’éradiquer le bronzage campeur au profit d’un hâââle délicat, tout en menant sans trêve la guerre du poil. Ce genre de pause-féminité rend supportable la vie de baroudeuse tout en la pimentant à peu de frais, et nous reprenons le lendemain, rafraîchies, le train-corail en direction de Tachkent. A peine à bord, nous reconnaissons avec horreur la suite du film-supplice projeté dans le tronçon Boukhara-Samarcande, mais le clin d’œil de la maîtresse de wagon (la même que dans le train précédent) nous donne presque l’impression d’être à la maison. A la gare centrale, désormais aussi familière que Paris-Nord, Claire me quitte pour s’envoler vers notre mère patrie, tandis que je renoue avec mon fidèle ami Lonely, dont les conseils avisés guident mes pas jusqu’à la Gulnara Guesthouse. Q.G. des routards de tout poil (et même des épilés), cette maison d’hôte s’élève autour d’un grand patio carré, au milieu duquel trône le tchorpoï, lit à ciel ouvert surmonté d’un dais et pourvu d’une table en son centre. On y mange à la romaine, à moitié allongé, on y bavasse avec les voyageurs pas pressés, et il n’est pas rare d’en voir certains passer leur journée à télécharger fébrilement des emails, le propriétaire ayant eu la bonne idée d’avoir un Wifi qui fonctionne. 

Après avoir déposé mon sac à dos dans le dortoir des filles (quel luxe, une chambre à quatre lits, on se croirait presque à l’hôtel), je m’attable au tchorpoï, bien décidée à y perdre du temps et à causer avec le premier venu, car tel est le vrai plaisir des voyages. En fait de premier venu, je suis servie : un jeune Hollandais d’une beauté hors du commun, aux cheveux mi-longs et à l’œil clair, siège à cette place depuis trois jours, offrant au tout venant son sourire parfaitement charismatique et sa conversation tout aussi amène. Parti de chez lui six mois auparavant, ce Jésus néerlandais se dirige vers la Mongolie, où il entend multiplier les expériences (i.e. les substances) et ouvrir ses chakras – qui me semblent déjà extrêmement ouverts, mais bon, chacun son niveau d’exigence. En attendant, il est sur le point de reprendre la route (mon cœur se brise à cette nouvelle) et je n’ai plus qu’à faire de même – c’est-à-dire à commencer mon exploration de la capitale, dont on m’a dit tout le mal possible avant de partir. Mais voilà, je le proclame haut et fort, Tachkent est une ville agréable, dont le soviétisme soi-disant repoussant – avenues larges comme des quatre voies, buildings massifs – est largement tempéré par la hauteur réduite des immeubles, les arbres immenses qui longent les boulevards, et la densité plutôt réduite du trafic urbain. Dans la chaleur de la fin du jour, on se sent finalement plus à Nice qu’à Moscou.

Il ne me reste plus que deux jours à explorer la riviera ouzbèke, et j’ai prévu de mettre à profit les nouvelles technologies pour avoir un aperçu plus intime du pays. Les baroudeurs de vingt ans ne jurent plus que par le couchsurfing – qu’à cela ne tienne, je surferai sur le canapé de Shakhnoza ! Munie des informations de son « profil », qui se limitent à son âge (34 ans) et à une photo prise de très loin, j’ai rendez-vous avec elle dans la proche banlieue de Tachkent, non loin de l’ambassade américaine. Dans l’autobus qui m’y conduit, un voyageur me parle aimablement de la tour Eiffel et de Jean-Paul Belmondo, ce qui, en comparaison avec l‘exclamation habituelle suscitée par la mention de ma nationalité (Zinedine Zidane !) a un petit côté désuet tout à fait charmant, un peu comme les jolis souvenirs qu’une vieille dame russe qui aurait passé quelques années en France dans sa jeunesse aurait conservés, intacts et fleurant bon la naphtaline, soixante ans plus tard. Pour l’heure, c’est une jeune femme moderne qui vient me cueillir à l’arrêt de bus, tenant la main d’une fillette de six ans aux yeux bridés, tout excitée de voir la frantzoujenka débarquée d’internet. Si Shaknoza et sa petite famille (la mignonne Samira ainsi que Savlat, un garçon de huit ans) n’ont jamais quitté l’Ouzbékistan, ce ne sont pas les étrangers qui les effraient. La mère de mon hôtesse est tadjike, son père d’origine arabe, et les trois générations passent indifféremment du persan au russe, tout en faisant quelques crochets par la langue ouzbèke, que Shakhnoza affirme avoir appris sur le tard. Cette dernière a épousé dix ans auparavant un coréen tombé amoureux d’elle après avoir vu sa photo – mariage en apparence surprenant, qui me fait découvrir l’importance de cette communauté comptant une centaine de milliers de ressortissants.

La suite de l’histoire est moins romantique : le bel asiatique abuse de la drogue, finit par battre la malheureuse et disparaît dans la nature, au grand soulagement de toute la famille. Comme la plupart des femmes russes du même âge, dont Shakhnoza est plus proche par la langue et la culture que des Ouzbèkes éduquées dans la tradition musulmane, la jeune femme élève seule ses deux enfants, largement épaulée par ses parents qui vivent à deux pâtés de maison, et bien décidée à offrir à sa progéniture un avenir meilleur. J’en serai témoin dès le lever du jour : tandis que Savlat file à l’école vers sept heures et demi, Samira prend son petit déjeuner en travaillant sa lecture du russe, qui reste la langue de l’élite locale. Oui, le garçon a tout pour devenir médecin, il pige déjà les mathématiques au quart de tour, et la petite, eh bien, regarde ce caractère ouvert, c’est une meneuse naturelle, on en fera facilement une avocate. Je n’ai pas de mal à comprendre les ambitions de la maîtresse de maison, enchaînée à son travail de secrétariat dans un grand hôtel de la capitale, et qui m’avoue ne pas avoir d’autres amis que ceux qu’internet lui fait miroiter. Pendant deux jours, je vais vivre au rythme de son quotidien, admirant son courage et son indépendance de caractère, participant aux repas familiaux qui se terminent par une courte prière d’action de grâce. La première fois, je suis surprise : avant de quitter la table, Samira arrête soudain son babillage et murmure une petite phrase chantée, en se passant la main sur les yeux. Rapide, gracieux, son geste me rappelle l’inclinaison respectueuse (la main sur le cœur) des envoyés du khan – et des chauffeurs de taxi. Ici, point n’est besoin de simagrées religieuses et de règles subies, la profondeur spirituelle s’ancre dans le quotidien, que Shakhnoza et sa famille accueillent comme une bénédiction. Et le meilleur dans tout ça, c’est que personne ne fait la leçon. A moi d’en tirer les fruits, puisque l’heure du retour a sonné. A Moscou, à Moscou !

Fin