Photo Olivier Marchesi

Zoïa Kadyrova 55 ans

Par MARIA SEDUSHKINA
« Ça pour fumer, je fume. » Zoïa Kadyrova

« Je m’appelle Zoïa Kadyrova, j’ai 55 ans et je suis moscovite. Je suis une Tatare “made in Moscow”.

J’ai passé en tout dix ans à l’école. Jusqu’à mes 17 ans. J’ai étudié dans la même école de jeunes filles que Rina Zelionaïa [célèbre actrice russe des années soixante, NDT]. On m’a opéré deux fois des yeux. On m’a dit que j’aurai des problèmes toute ma vie. C’est assez difficile, j’ai une myopie de -12. Impossible pour moi de ne pas être nerveuse, de ne pas boire, de ne pas fumer... Ça pour fumer, je fume. Après la mort de la mère, je me suis complètement intoxiquée à la cigarette.

Ma première galère si l'on peut dire, c’est quand j’ai perdu mon logement. Une "histoire banale" , somme toute. Ça remonte à 1993 : les “bons immobiliers” de toute sorte, les privatisations, etc. [A partir de 1992, les occupants des logements publics étaient simplement tenus de prouver qu’ils habitaient légalement un logement pour en devenir gratuitement propriétaire, NDT]  C’est comme ça que tout a commencé... Aujourd’hui, on appelle ça des “agents immobilier véreux”, autrefois on les appelait  “le gang”, tout simplement. Je connais pas mal de personnes qui ont fini noyées dans la Iaouza [affluent de la Moskva qui passe au centre de Moscou, NDT] pour des histoires d’appartements […].

Quand j’ai perdu mon logement, un ancien voisin, un homme très gentil, m'a permis de m’installer dans un studio à Podbelskovo [quartier situé au nord-est de Moscou, NDT] pour prendre soin de son oncle handicapé, Roman Andreevich. Il m'a donné une bouteille de vodka, m’a expliqué comment aller là-bas. J’ai pris un verre de vodka, j’y suis allée. Je suis montée dans le tram et j’ai pleuré, c’est tout ce dont je me souviens. J’ai vécu cinq ans là-bas.

Je suis heureuse de ne pas m’être complètement perdue moi-même. Je suis capable de faire n’importe quel travail et le travail physique ne me fait pas peur! A l'hôpital, je m’occupais des sanitaires et du nettoyage. Donc, jusqu'à ce jour, rien ne me fait peur, et aujourd'hui d’ailleurs, je travail toujours. Je suis satisfaite de cet état des choses. Il me semble que la vraie dégradation, c’est de ne faire que manger et dormir et c’est tout.  Moi, par exemple, j’ai un but : un jour ou l’autre je veux arriver dans une maison de retraite. […]

J’ai beaucoup d’amis, même si de caractère, je suis quelqu’un de dur. Je ne supporte pas le parasitisme, je flaire l’hypocrisie à un kilomètre. Il faut toujours garder les yeux bien ouverts! Ceci dit, mon pire ennemi, c’est ma langue bien pendue, même si ça aide aussi parfois…

En 1998, Roman Andreevitch, le monsieur dont je prenais soin, est mort d'une crise cardiaque. Il n’a pas vécu très longtemps mais il a eu une bonne mort, je l'envie. Volodia, son neveu, est venu et il m’a dit comme ça : « vous savez Zoïa…» et là j’ai vite compris. Encore une fois, je me suis retrouvée dans la rue, heureusement c’était l’été, et il y avait la forêt pas loin.

Je suis plutôt quelqu’un qui a le contact facile. J’ai eu la chance de rencontrer des gens bien : des gens qui m’ont permis de passer la nuit quelque part ou qui m'ont proposé du travail. Tout ça, ça stimule. Je n’ai jamais eu besoin de dormir dans un escalier ou sur des bancs. Au pire moment, j’ai dormi dans une sorte de grenier. J’ai récupéré une clé chez un syndic. Le matin, je donnais la clé et la nuit, je pouvais dormir dans ce grenier. Mais à un moment donné, il y a eu un afflux de migrants et tous les greniers ont été fermés.

Moi, j'ai plutôt eu de la chance

Je n’ai jamais été battue ni violée, j’ai toujours essayé d’éviter le genre d’endroit où ça aurait pu m'arriver. Je ne suis jamais allée dans des endroits qui craignent trop. Parfois, tu entends parler d’une fille qui a été violée ou d’une autre qui s’est fait défoncer le nez… Moi, j’ai plutôt eu de la chance […]. Les sans-abris de Moscou, en règle générale, s’installent là où ils vivaient autrefois. Les autres, qui ne sont pas de Moscou, ils n’ont nulle part où aller, ils vont dans les gares.

En 2000, j’ai rencontré un jeune homme. Et nous avons commencé à vivre ensemble. Il avait un appartement. Il savait que j'étais une sans-abri, mais lui et même sa mère l’ont assez bien accepté. Evidemment, à elle, ça ne lui plaisait pas beaucoup. Mais elle pouvait voir qu'on était propres, sobres, qu’il n’y avait pas d’histoire de vol. Nous ne prévoyions pas de nous marier ou quelque chose dans le genre. Ce n’était pas vraiment pour nous. Mais en 2000, j’ai perdu l’usage d’un œil. Mon compagnon a utilisé son assurance médicale pour m’emmener à l'hôpital et là ils lui ont dit : « votre femme a de la cataracte ». En 2001, l’autre œil aussi est devenu complètement aveugle. Alors, je vous le demande, franchement, qui pourrait bien s’intéresser à une femme aveugle? En 2003, j’ai été opérée d’un œil et j’ai pu tout revoir à la lumière naturelle. C’est impossible à décrire! C’était merveilleux!

Quand je reçois ma pension de retraitée, je vais dans un magasin et je me demande ce que je dois acheter. J’attends, j’attends et je finis par m’en aller. Je vais dans un autre magasin, je ne regarde que les prix. Si je prends ça, je n’ai plus assez pour les médicaments et si je prends des médicaments, je n’ai plus assez pour acheter de quoi me laver. En gros, c’est un cercle vicieux, с’est complètement tordu!

Il y a deux ans, un sans-abri que je connaissais a pris une corde et s’est pendu à un arbre. Nous étions quelques-uns assis là, on bavardait, tout à coup le type en question s'en est allé comme ça. On s'est demandé pourquoi… Mais bon, c’était plutôt un solitaire. Eh bien on l’a retrouvé pendu. Il avait laissé toutes ses affaires sur place, son argent aussi, rien n’avait bougé. Ce sont aussi des choses comme ça qui arrivent. Apparemment, il en avait assez de vivre. […]

Je suis orpheline de père. Ma mère était tout pour moi, mon père et ma mère à la fois, et le roi et Dieu même! Est-ce que ce sont ces souvenirs-là qui me font tenir? Il y a aussi des choses que je tente d'effacer de ma mémoire, parce qu’elles sont trop difficiles. […]

Toujours ensemble, tous les trois-trois-trois

Dans la rue à un moment, on était trois. Quand il y a plus de monde, ça veut dire qu'il y a plus de probabilité de vol. Le groupe de base donc, c’était nous trois. On allait ensemble partout. Il y avait moi, Dima (Dieu ait son âme) et Sergueï. En été, on vivait dans la forêt, la police le savait très bien d’ailleurs, et en hiver, parfois dans une cage d'escalier, parfois chez une connaissance. Mais toujours ensemble, tous les trois-trois-trois… En fait, c’est vraiment comme si toutes les difficultés nous rendaient unis, nous, les sans-abris. […]

Pourquoi je dis que je suis une “clocharde” et pas une “sans-abri”? Parce qu’on me le rappelle tout le temps. On m’a toujours montré où était ma place, quel était mon statut. […] Les sans-abris sont des gens aussi, ils vivent aussi. Mais si tu vas à l'hôpital, tu as l’étiquette "clochard" sur le front, si tu vas n’importe où encore, toujours tu produiras la même impression : “clochard”. […] Voilà quoi, un clochard restera un clochard, c’est le destin quoi... Encore une fois, je ne me plains pas, j’ai trouvé ma place à moi maintenant, à mon avis, ma propre place. Dans mon monde intérieur, je suis tranquille.

La seule chose qui m'embête, c'est que lorsque je suis venue de Filimonki jusqu’ici, j’ai laissé mon chat Lyuska là-bas. Lyuska est un chat tricolore. Je dois même avoir une photo de lui. Je voulais l’emmener avec moi, mais il n’y a pas de place pour lui ici. […] Je crois vraiment que j’ai un talent pour m’occuper des animaux. Je les aime beaucoup. […]

En tout cas, fumer une cigarette ne sera pas suffisant pour me sortir de cette inactivité.

Avant, j’aimais chanter, mais avec la cigarette, la voix n’est plus la même. J’aime bien faire des lessives, laver quelque chose. Quand j’étais écolière je chantais dans la chorale. Et puis ma mère a été renversée par une voiture. Il fallait quelqu’un auprès d’elle et il fallait aussi aller à l'école. A l’institut où j’étudiais, on m'a proposé quelque chose mais je leur ai dit : « ma mère, elle n’a que moi et moi aussi, je n’ai qu’elle. » Elle m'a toujours soutenu, et maintenant c’est à moi de la soutenir. […]

Une maison, un foyer, c’est la tranquillité. Pouvoir rentrer en soi-même… Pour moi, vraiment, qui suis depuis longtemps sans foyer, je ne suis plus capable de réaliser vraiment ce que c’est. […] Je n’ai pas besoin de grand chose, je me contente de peu. Parfois, je regarde la télé. Mais tous ces trucs-là de showbiz comme on dit, ça me donne la nausée. […]

Je n’ai jamais appris ce qu’est l’amour, donc il m’est difficile de dire ce que j’en pense… Je me suis fait sévèrement avoir deux fois. Ça m’a fait très mal et maintenant j’ai peur d’y penser. Quelqu’un m’a dit récemment : « il y a des moments où on a l’impression que tu es en haut de ta montagne et qu’on ne pourra jamais t’y rejoindre. » Faut me laisser tranquille, j'ai répondu. […] Je n’ai pas besoin de cadeau, je ne suis pas exigeante. Je veux juste qu'on m'offre des fleurs, des tulipes, j’adore les tulipes!

Si Dieu existe, pourquoi l’avoir prise si tôt?

Et puis je ne suis pas rancunière. Je peux dire des horreurs et après revenir tout simplement, offrir des bonbons, des clémentines, j’ai besoin que les gens me sourient à nouveau. J’ai un peu commencé à croire en Dieu quand j’ai perdu ma mère. Si Dieu existe, pourquoi l’avoir prise si tôt? Et pourquoi lui a-t-il offert une si bonne mort, et pourquoi me laisse-t-il moi dans cette souffrance? Ça a été si douloureux pour moi, je suis restée seule de manière si brutale!

Voilà, demain, je vais aller au travail, là-bas avec mon échelle, et comme je dis, je laisse derrière moi tout ce qui ne va pas quand je travaille. Je m’occupe de la cage d’escalier de mon hall d’immeuble. On m'a proposé une place de gardienne, mais j’ai refusé, je veux avoir quelque chose à faire. »


Photo Olivier Marchesi